Les statues meurent aussi, et Alain Resnais est mort. Mais si, à cette triste nouvelle, l’on peut être tenté de se noyer dans l’affliction et le chagrin, le vieux maître malicieux, au seuil de sa tombe, nous exhorte tout simplement, lui, à “aimer, boire et chanter” ! Peu de temps (moins d’un an et demi) après nous avoir lancé que nous avions encore rien vu ! Que répondre à cela ? Ma foi…

On vit, et puis on meurt : ça va, on connaît la chanson. Un même sort tous nous attend : la nuit et le brouillard, la mort avec sa faux impitoyable. Pourtant, oui, la vie vaut d’être vécue, et Resnais nous le dit, parce que la vie est pleine de surprises et de magie, parce que, malgré les horreurs et les déceptions qui en font intrinsèquement partie, la vie est un roman.

La vie, l’amour, (l’)a mort : Il a posé les grandes questions, a disserté sur les intarissables problématiques de la métaphysique. Mais jamais en adoptant un ton professoral, Dieu l’en garde ! Tout en étant philosophe, il  ne pouvait s’empêcher de faire des farces et de tirer la langue – à la manière du singe insolent du générique de début de Vous n’avez encore rien vu. Il s’est coltiné les traumatismes du XXème siècle – Hiroshima et les camps de la mort  – mais tout en nous parlant toujours de sujets pouvant plus paraître plus anecdotiques ou plus futiles : une dame se faisant voler son sac à main, un ménage de printemps, des flirts fugitifs dans la capitale enneigée entre des agents immobiliers sexagénaires, un militaire et une femme guettant encore et toujours le prince charmant dans les petites annonces…

Chez lui on parle de politique et de philosophie par le biais de la BD et du mélo, on ne cesse de pousser la chansonnette et, inlassablement, de s’amuser. C’était, c’est un éternel enfant, un jeune homme nonagénaire, certes, mais un jeune homme quand même – un jeune homme, nous semble-t-il, pour l’Eternité !

Il faisait des paris fous, et avait compris mieux que personne que le ridicule ne tue pas en réhabilitant Bernstein et Anouilh, en faisant – d’après une pièce d’Alan Ayckbourn, Intimate Exchanges – un film de quatre heures sur une femme qui décide de fumer ou de ne pas fumer sa cigarette et dans lesquels deux acteurs seulement – Arditi et Azéma – jouent chacun cinq ou six personnages ; en mettant du Johnny Halliday  dans la bouche d’André Dussollier, du Gaston Ouvrard dans celle de Jean-Pierre Bacri ou encore du Josephine Baker dans celle de Götz Burger alias le général Von Choltitz !

Il aimait Gailly et ses phrases inachevées, les bons mots de Sacha Guitry, les opérettes d’André Barde, Enki Bilal, Marcel Proust et X-Files, le cinéma asiatique, Fantômas et le théâtre de boulevard ! Il s’est montré ouvert à tout, insatiablement curieux – jamais sa soif de nouveauté ne s’est révélée étanchée. S’il aimait travailler avec les mêmes, sa “troupe” de fidèles – tant, d’ailleurs, du côté du casting (Azéma, Arditi, Dussollier) que de la technique (Sylvette Baudrot, Jacques Saulnier ou encore Sacha Vierny) – il a néanmoins toujours fait preuve d’une sidérante capacité de renouvellement. Chapeau Resnais !

Il a fait un cinéma métaphysique, intellectuel, expérimental et exigeant, mais simultanément divertissant, léger et pétillant – à l’image de la magnifique scène où l’Anglais Eric Thompson interprété par Lambert Wilson avec un accent à couper au couteau et qui, lorsque que quatre demoiselles expriment l’impérieux désir de l’embrasser sur son orifice buccal, s’exclame vigoureusement : “Pas sur la bouche” dans le film du même nom !

Cet homme-là, à y songer, c’est bien la Providence qui nous l’a offert ! C’était assurément la plus belle herbe folle du cinéma français, il était à vrai dire comme un lointain parent – une sorte d’oncle d’Amérique peut-être. Il est mort, certes, mais son oeuvre, elle, vit plus que jamais, et Mister Resnais restera à jamais dans nos coeurs ; c’est simple, par delà les tombes on aimerait chacun et chacune tout simplement lui crier : “Je t’aime, je t’aime” !

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