Cent dix minutes collées opiniâtrement aux basques de son héroïne éponyme, on pourrait s’ennuyer et pourtant, non, bien au contraire : on ne s’ennuie pas un seul instant tant l’actrice qui incarne cette sexagénaire pas fatiguée de croquer encore la vie à pleines dents et crier haut et fort au monde qu’elle existe, Paulina Garcia, surtout une femme de théâtre – où elle est comédienne et metteur en scène – et de télévision, se révèle magnifique et bouleversante. On ne peut que l’aimer ; éventuellement, même, y reconnaître sa propre mère !

Le réalisateur chilien Sebastian Lelio lui a évidemment fait un cadeau en or en lui confiant un tel personnage, complexe : sensible, à fleur de peau, n’hésitant pas à pleurer lorsqu’on lui conte fleurette ou qu’elle entend parler d’amour – que ce soit à son intention (la scène du poème que lui a écrit et que lui récite Rodolfo [Sergio Hernández]) ou non (la scène que le fiancé de sa fille a écrit a cette dernière, et à qui Gloria commande encore une lecture à haute voix devant tout le monde), pas si difficile à conquérir finalement si on fait preuve d’un minimum de gentillesse et de douceur, mais, en même temps, pas du tout une femme sur les pieds desquels on pourrait marcher, sûrement pas ! C’est une sexagénaire qui a encore envie de profiter le plus possible de la vie, connaître l’amour, mais a aussi des problèmes et des phases difficiles “comme tout le monde” (un glaucome et des enfants qui décampent notamment) – “certains matins ça va ne pas… certains soirs non plus – Comme tout le monde” entend-t-on d’ailleurs dans le film, lorsque Gloria et Rodolfo se rencontrent pour la première fois dans un bar.

Sergio Hernández et Paulina Garcia dans "Gloria" de Sebastián Lelio

Rien que pour ce merveilleux personnage de femme sexagénaire encore bien décidée de profiter de sa vie, et l’interprétation magnifique qu’en fait Paulina Garcia, le film est indispensable. Il nous semble extrêmement appréciable qu’un réalisateur encore relativement jeune puisque à peine quadragénaire s’intéresse à la génération de ses parents. D’ailleurs, dans une interview donnée aux Cahiers du Cinéma dans le numéro de février, le réalisateur chilien explique de façon plaisante que l’idée de départ du scénario est venue du sentiment de culpabilité qu’avaient lui et son co-scénariste Gonzalo Maza à chaque fois qu’ils raccrochaient précipitamment au nez de leurs génitrices respectives en leur prétextant avoir beaucoup de travail.

Il y a donc beaucoup de tendresse dans ce portrait de mère sexagénaire qui veut aussi encore être une femme, mais doit affronter la lâcheté et l’irresponsabilité foncière du sexe mâle. Dans le genre “portrait de femme séparée essayant de se refaire une vie”, on pense aussi à Silvi de Nico Sommer, vu au Festival du cinéma allemand à l’Arlequin en octobre dernier et qui là aussi reposait beaucoup sur la qualité de l’interprétation de son actrice principale – Lina Wendel, en l’occurrence aussi surtout une actrice de théâtre et de télévision, également plutôt dédaignée du cinéma avant ce film-là.

On apprécie beaucoup la grande justesse du film dans son portrait de cette génération à l’image d’un Chili tiraillé entre l’héritage du passé et l’appel de l’avenir, et notamment aussi dans le rendu de la sexualité de son personnage éponyme. Souvent délicates à réussir, les scènes de sexe nous comblent ici à un point qu’il faut les citer explicitement. Sans effets inutiles ni rallongements à La Vie d’Adèle, ces scènes collent ici totalement aux personnages et donnent le sentiment d’une profonde authenticité. Usuellement, le cinéma dénie toute forme de sexualité aux seniors – voir à ce propos, entre parenthèses, le presque aussi formidable Septième Ciel d’Andreas Dresen (Wolke Neun) (2008) -, et, là, c’était vraiment un choix absolument magnifique et très juste de laisser une place à cette sexualité, car s’arrête-t-on si simplement d’aimer et de désirer, une fois la ménopause et les problèmes d’érection venus ? Non, et Romain Gary le dit aussi très bien, cela, dans son beau roman intitulé Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1975).

Paulina Garcia dans "Gloria" de Sebastián Lelio

Enfin, on ne peut pas assez apprécier la grande énergie que prodigue le film – et notamment par son finale en apogée “orgasmique” si on file la métaphore sexuelle, sur la chanson éponyme d’Umberto Tozzi composée en 1979. Assise seule dans un bar comme dans la scène inaugurale, le tube de Tozzi commence à se faire entendre, Gloria se fait accoster par un homme qui lui propose de danser. Elle refuse. Puis elle se lève, décidée, droite, ferme, forte, avec le même imperturbable sourire qu’elle arborait déjà au début – et qu’une déception sentimentale supplémentaire n’aura pas suffi à faire disparaître. Elle se lève, donc, sourire imperturbable, paire de lunettes énormes sur les yeux, grande classe, et nous convie, peut-on croire, à danser et sourire avec elle, à continuer à empoigner la vie malgré les désillusions et déceptions successives, achevant en beauté cet euphorisant mais aussi très émouvant feel-good movie à la sauce chilienne. Comme dans La Rose Pourpre du Caire de Woody Allen, on aurait vraiment bien envie de casser le mur et de la rejoindre dans l’écran, pour chanter et danser avec elle, exaltés, les bras se déchaînant et se déployant (très) librement dans l’air. Moi-même je dois avouer avoir chanté “Gloria” à tue-tête pendant le générique de fin…

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A propos de l'auteur

Matthias Turcaud