Le paysage urbain s’étend jusqu’au lointain. La brume monte légèrement au-dessus de la ville et l’aurore s’annonce à l’horizon. Soudainement, le « soleil » – en fait un simple spot – s’illumine dans le ciel. Les grands bâtiments ne sont rien d’autre que des cartons et l’horizon une toile de fond ordinaire. Ainsi se présente la vue depuis l’hôtel de luxe d’un pays du tiers monde où logent Niederländer (le formidable Sebastian Blomberg ; La bande à Baader) et Öllers (le tout aussi génial Devid Striesow ; Les faussaires). C’est une véritable déclaration que de commencer un film comme ceci : on prépare le spectateur à sa tonalité.

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Niederländer, hypocondriaque, coquet et cynique, et Öllers, colérique, gras et surtout cynique, sont les envoyés d’un bureau de consultants de Francfort dans le tiers-monde pour maximiser les profits de leurs clients et imposer la volonté des investisseurs. Ignorant toute spécificité culturelle des pays où ils travaillent et dépourvus du moindre tact, ils remplissent leur tâche : ainsi, ils conseillent au directeur général d’une entreprise indienne de délocaliser la production de l’Inde au Pakistan. Ce dernier, raciste invétéré, n’en croit pas ses oreilles face à une telle proposition : « Au Pakistan ! Mais ce sont des… Untermenschen ! Des musulmans ! » D’ailleurs, Öllers et Niederländer sont également racistes, sexistes et dans le même temps, très contemporains. Ils sont aussi postmodernes, ayant atteint un niveau d’ironie tel, que leurs déclarations chauvines et racistes ne signifient plus le contraire mais déjà le contraire du contraire !

D’un coup, leur binôme est perturbé lorsque la jeune Bianca (Katharina Schüttler ; Oh Boy) arrive, remplaçant un autre collègue récemment retourné en Allemagne. Bianca, aussi carriériste que les deux hommes, enrobe son engagement en tant que consultante d’entreprise d’objectifs humanitaires : elle veut bouger quelque chose, changer le monde ! C’est également ce que veut Öllers dont le but consiste – comme il l’affirme – à propager le capitalisme pour que ce monde là-bas, cette société archaïque avec ses excisions et lapidations barbares périsse : une véritable allusion à Marx qui salue le capitalisme pour la destruction des sociétés anciennes patriarcales et féodales et le regardait comme phase transitoire nécessaire pour le communisme. On peut cependant certainement douter du fait que le capitalisme ne soit que transitoire pour Öllers. Il représente plutôt le but final.

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Au début, les deux hommes sont assez sceptiques à cause de la jeunesse et du sexe de leur nouvelle collègue, ce qu’elle peut rapidement réfuter. En fait, Niederländer et Öllers ne savent pas que Bianca a vocation à porter un jugement sur eux, et qu’elle doit proposer l’un d’entre eux pour une promotion. Pour comble de malheur, la réalité fond sur l’hôtel sous les traits d’une insurrection islamiste.

C’est rare qu’un film allemand se caractérise par des dialogues aussi pertinents et taillés que cette Ère des Cannibales (Zeit der Kannibalen). La force du cinéma allemand ne se situe souvent pas dans ses dialogues mais ailleurs. Voici néanmoins un film très allemand dont la qualité atteint le niveau de Carnage de Roman Polanski, l’adaptation de la pièce Le Dieu du carnage de Yasmina Reza. Le réalisateur Johannes Naber (L’Albanais) et le scénariste Stefan Weigl nous accordent un aperçu très amusant et farceur d’un monde cynique et complètement détaché de la réalité et du reste du monde, le tout transcendé par la merveilleuse scénographie. Pourtant, le choix d’utiliser des cartons pour figurer le paysage urbain que l’on voit de la fenêtre de l’hôtel est dû, aux départ, à des considérations budgétaires. Une scénographie réaliste n’était simplement pas possible et on a fait de nécessité vertu.

Le scénariste Stefan Weigl, s’est inspiré des expériences qu’il a acquises avec des publicistes lorsqu’il travaillait dans une agence de publicité et il s’en est servi pour le scénario. Les acteurs ont également effectué leurs propres enquêtes de terrain dans le monde d’affaires, et on peut ainsi légitimement supposer que le portrait de ces “salauds finis” contient plus d’un grain de vérité – même si tout est certainement (légèrement ?) exagéré. Cela fait en tout cas du bien de voir un film qui ne sympathise pas du tout avec ses personnages et s’abstient d’être sentimental. Autrement, ça aurait ruiné l’esprit critique que déploie le film. Il est malheureusement improbable que Zeit der Kannibalen trouve un distributeur français car il est peut-être trop particulier. Donc, si vous avez la possibilité de le voir à des festivals ou en DVD, n’hésitez pas : ce sera une occasion de découvrir une véritable perle du cinéma allemand.

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