La belle idée de ce documentaire de Claus Drexel, par ailleurs réalisateur du polar aux airs de Rashomon comique (plusieurs versions d’un même fait divers), Affaire de famille, avec André Dussollier, Miou-Miou et Eric Caravaca (2007), consiste à changer radicalement notre perception des SDF ou Sans Domicile Fixe. Résumé en une formule, son geste est le suivant : mettre dans la lumière ces figures perpétuellement confinées dans l’ombre, faire de ceux qu’on considère souvent comme des “fantômes” – ainsi qu’il est d’ailleurs dit dans le film – des êtres en chair et en  os bien vivants, et, au contraire, de rendre le Paris autour d’eux, “fantomatique”.

Aux antipodes des flashs larmoyants de trois minutes  sur le JT de TF1 hâtivement consacrés aux SDF, le film fait donc le choix de faire d’une dizaine de sans-abris fréquentés pendant des mois – Christine, Jeni, Wenceslas ou encore Pascal qui est sur l’affiche – l’objet exclusif d’une caméra attentive et d’un cadre qui ne les quittera jamais. C’est simple :  en ce qui concerne les “non SDF”, on ne voit dans le film que trois policiers qui sortent du cadre aussi rapidement et aussi furtivement qu’ils y sont entrés. Sinon, des phares de voiture qui deviennent quasiment abstraits voire irréels, et puis surtout un Paris totalement dépeuplé et déserté – puisque le film a exclusivement été tourné la nuit, nous offrant des images saisissantes de sans-abris devant la Tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe totalement vides de monde qui ne sont pas prêts de nous sortir du crâne !

L’idée se révèle aussi porteuse et heureuse sur le plan éthique qu’esthétique. D’un point de vue éthique, le film s’avère en effet essentiel et indispensable. C’était LE film qu’il fallait sur le sujet, un film nécessaire – au vu, aussi, de la dramatique et croissante ampleur du phénomène, puisque selon l’Insee la France comptait pas moins de 141 500 personnes à la rue début 2012 et que le nombre de sans-abris est en hausse de 50 % depuis 2001, selon un article de France Tv Info ! Au niveau éthique, donc, le film est  sain, se montrant respectueux de ceux qu’il filme à hauteur d’homme et en les baignant dans une très belle lumière – due au chef op. Sylvain Leser – à qui on doit par ailleurs l’exposition “Les autres – Voyage au pays des sans-abris” et qui se consacre au sujet depuis de longues années. L’esthétique et le politique se mêlent, deviennent indissociables. Filmer pendant cinq, dix minutes un SDF parler de la façon dont il se débrouille au jour le jour, comment il en est arrivé là, et de quelle somme il a besoin pour survivre, devient un acte politique et citoyen extrêmement fort. Notons aussi celui, hardi mais réussi, de commencer ce portrait par un air du “Parsifal” de Wagner – choix éloquent s’il en est : eux aussi, auxquels on dénie souvent tout, même une humanité, et auxquels on ne dit ni “Bonjour” ni “Monsieur” ou “Madame”, eux aussi, oui, peuvent être des héros. A propos Wagner, Drexel a confié lors d’une rencontre avec le public à l’Espace Saint Michel précédant la projection de son film, avoir comme maître de cinéma l’Allemand (comme lui) Werner Herzog.

Au bord du monde se révèle ainsi un film bouleversant, qui – lorsque Pascal raconte qu’un policier et sa femme lui ont offert un sapin à Noël en lui disant qu’il n’y a pas de raison que lui n’ait pas “droit à son Noël” ; lorsque Wenceslas avance que, euphémisme s’il en est, la vie sexuelle à la rue c’est relativement compliqué ; ou encore lorsque Costel nous confie qu’il n’a pas révélé sa vraie situation à sa mère, qui pleurerait, entre beaucoup d’autres – atteint souvent des sommets d’émotion. Désormais, nous suivrons donc de près Claus Drexel, qui ici réhabilite la figure renoirienne du “clochard” dans ce documentaire poignant et indispensable, mais nous a confié préparer un film de fiction, dont nous prendrons des nouvelles avec le plus grand intérêt !

Soyez social, partagez !

Prenez le temps de lire aussi...