De Trois Zéros de Fabien Ontentiente (2002) aux Seigneurs d’Olivier Dahan (2012) à y songer il semblerait que les films parlant du ballon rond soient toujours condamnés à être des navets, mais le réalisateur Benoît Mariage, déjà réalisateur du très bon Cowboy en 2007, montre le contraire avec Les Rayures du Zèbre – bien que le foot n’y  s’avère  en fait qu’un prétexte pour évoquer les rêves de jeunes Africains voulant tous devenir les Didier Drogba et Samuel Eto’o de demain et les relents de colonialisme pouvant sévir encore aujourd’hui chez certains sélectionneurs européens venant faire leur “marché” dans le continent Noir.

Résumée en quelques mots, voici l’intrigue de ce film qui commence comme une farce belge avant de bifurquer vers une veine beaucoup plus mélancolique voire mélodramatique : le sélectionneur José Stockmann plutôt sur la touche car n’ayant pas vraiment fait ses preuves depuis au moins deux ans compte absolument trouver une perle rare à Abidjan en Côte d’Ivoire, pour le faire jouer au Club de Charleroi. Le film doit beaucoup, certes, à son acteur principal, Benoît Poelvoorde, totalement épatant,  tant hilarant lorsqu’il fait son “numéro” – pensons à la scène où il dessine un nez sur une feuille de papier et déclare qu’il a du flair, ou celle où il explique à son ami sélectionneur que beaucoup de footballeurs africains sont “nyctalopes” en exagérant la prononciation du mot – qu’irrésistible et émouvant de naturel et d’authenticité dans sa partition de sélectionneur un peu rouillé, avec son look mal fagoté, sa légère bedaine, sa barbe mal rasée, sa tenue négligée, ses lunettes de soleil de touriste invétéré. Le film lui offre une palette très élargie que le comédien investit avec tout le talent qui est le sien. C’est un plaisir de le regarder déployer son jeu, révéler peu à peu d’autres aspects – la tête baissée devant son fils vétérinaire auquel il demande une piqûre d’urgence pour son joueur Yaya Kouné après son numéro de coq en Côte d’Ivoire. Il est aussi drôle qu’émouvant,  et terriblement attachant – il sait rendre son personnage infiniment sympathique, malgré son paternalisme marqué et ses relents colonialistes et sa manière, parfois sûrement à demi consciente, de considérer ses joueurs comme des choses, de les réifier, comme lorsqu’il dit à un joueur qui a taclé “son” Yaya: “Attention, tu vas me l’abîmer”.  Déjà, dans Cowboy, en 2007 du même Benoît Mariage, Poelvoorde excellait dans un registre un peu plus inhabituel qu’usuellement : celui d’un intellectuel binoclard et idéaliste, légèrement blasé par une vie morne et ronronnante, et si j’en crois plusieurs échos, il était excellent déjà dans le premier long-métrage de Mariage, Les convoyeurs attendent, réalisé en 1999.

Il ne s’agit donc pas seulement de Poelvoorde. Son compatriote Benoît Mariage sait manifestement lui donner des espaces de jeu idéaux, lui écrire des personnages riches, complexes, dotés de multiples facettes. Il s’agit donc aussi d’écriture. A mon avis, une des grandes qualités des Rayures du Zèbre se situe là. Le film ne contient à notre sens pas un seul gramme de graisse : il est d’une tenue et d’une limpidité exemplaires – et sa durée très modeste d’1h20 pour un sujet si dense et un tel nombre d’événements et de péripéties. On salue donc le travail de condensation, tout comme celui d’intensification maximale de chaque situation, qui atteint souvent des pics incroyables d’émotion, comme lorsque Poelvoorde Stockmann dit que l’éthique c’est pour ceux qui ont “l’assiette pleine” à ceux qui veulent que Yaya évite de jouer, le joueur courant un risque de crise cardiaque. Rompu à la pratique documentaire et aux numéros de “Strip-Tease”, Benoît Mariage a une qualité de regard sur les personnages qu’il se propose d’accompagner – et qui, de manière significative, se situent à la lisière de la fiction et du documentaire : Poelvoorde bien sûr en premier, mais aussi les personnages ivoiriens, la “star” Yaya, son père qui fait deux apparitions brèves mais touchantes, l’ “amoureuse” de Poelvoorde/Stockmann Gigi, ou même le collègue de Stockmann, Koen, qui se comporte sur le papier comme un salaud, mais en fait se révèle touchant dans sa maladresse et sa lâcheté même – voir la scène, extraordinaire et inénarrable, où il propose à l’ivoirienne à laquelle il a fait l’amour et proposé d’offrir un salon de coiffure en Côte d’Ivoire, avant de rentrer comme un brave toutou vers sa femme en colère en Belgique, des spéculos…

Finalement, grâce à un scénario remarquable et au cordeau – pas une scène inutile, pas une ligne de dialogue superflue même si on sent bien que Poelvoorde s’est fait plaisir sur le passage des footballeurs nyctalopes, apparemment complètement improvisée d’ailleurs – et l’interprétation épatante de son comédien principal – par ailleurs très bien secondé par une galerie de seconds rôles impeccables, Marc Zinga / Yaya, Tatiana Rojo /  Gigi et Tom Audenaert / Koen en tête -, la qualité, enfin, du regard de Benoît Mariage, qui, malgré le sujet un peu casse-gueule et tous les risques de clichés et de schématisations hâtives qui pointaient leur nez, n’y tombe – nous semble-t-il – presque jamais, ces Rayures du Zèbre, largement pas réductibles à une “comédie” avec Poelvoorde, font beaucoup plus que combler nos attentes, s’imposant clairement comme un des meilleurs films du début de cette année 2014.

Soyez social, partagez !

Prenez le temps de lire aussi...

A propos de l'auteur

Matthias Turcaud