Après une femme se prostituant sur le conseil de son époux (Breaking the Waves [1997]), des gens faisant semblant d’être des malades mentaux (Les Idiots [1996]), ou encore une femme possédée par le diable se mutilant le clitoris (Antichrist [2009]), qu’est-ce que l’Enfant Terrible numéro 1 du cinéma danois allait-il encore nous pondre ? Réponse en deux films de deux heures pour un total de quatre – qui, à l’origine, ne devaient n’en être qu’un de plus de cinq heures et narrant la vie pour le moins agitée de Joe, une incurable accro au sexe, lancée dans une recherche du plaisir seulement couronnée d’échec, laissant un goût amer de chair triste et jamais satisfaite. À y songer, le sujet ainsi énoncé était intéressant ainsi que – sans mauvais jeu de mot – profond, et pouvait donner lieu à un film semblablement intéressant et profond ; mais c’était sans compter avec l’inguérissable esprit de provocation de M. Lars Von Trier…

Fidèle à sa réputation de “sale gosse” – qu’il vient d’ailleurs à nouveau de confirmer en se montrant sur le tapis de la Berlinale vêtu de son T-shirt “Persona non grata” récolté en 2011 à Cannes où il affirmait “comprendre Hitler”, Von Trier cède effectivement plus d’une fois à la facilité en nous livrant un scénario bâclé et auto-satisfait. De la mère abandonnant son fils pour aller se faire fouetter en pleine nuit le soir de Noël, aux deux Noirs aux membres proéminents mais dépourvus de la faculté de parler un langage intelligible, Nymphomaniac et en particulier le volume 2 devient si semblable à un catalogue de faits divers horripilants à l’extrême que cela devient presque comique – mais à l’insu du film lui-même ! Outrancier, hystérique, boursouflé, pseudo-philosophique par le truchement du penseur puceau Seligman, et parfois incroyablement prétentieux – notamment lorsque le Danois, refaisant presque la scène du prologue d’Antichrist se prête pompeusement à l’auto-citation, Nymphomaniac semble inlassablement accumuler toutes les tares. La grandiloquence du film saute également aux yeux par rapport à l’usage totalement excessif de tubes de la musique classique ultra galvaudés, Von Trier n’hésitant pas, par exemple à se prendre pour Stanley Kubrick en réutilisant la suite de jazz numéro 2 de Chostakovitch immortalisée à jamais par Kubrick dans son dernier film Eyes Wide Shut (1999). Pris au piège de la grande agitation médiatique qui l’a précédée, il semble parfois à craindre que le film puisse se réduire à pas grand’chose: Charlotte Gainsbourg tuméfiée se faisant rouer de coups ou pisser dessus, une secte de jeunes filles ne croyant pas à l’amour mais seulement au sexe et brandissant un panneau sur lequel figure “Mea vulva, mea maxima vulva”, des relents confus de jouissance triste et fétide…

Charlotte Gainsbourg dans "Nymphomaniac Vol. 2" de Lars Von Trier

Cependant, malgré le dégoût que peuvent nous inspirer légitimement toutes les tares sus-citées et symptomatiques des pires dérives d’un cinéma d’auteur qui, en citant Thomas Mann et Bach, se complaît dans la fange la plus inacceptable, tout en indiquant, ô combien subtilement, qu’attention, son auteur a lu et est cultivé ; malgré tout cela, l’évaluation de ce diptyque faussement pornographique s’avère plus compliquée que cela. Elle s’avère plus compliquée notamment déjà parce qu’il s’agit – à cause d’une décision de distribution vraisemblablement prise pour garantir au film davantage de visibilité – d’un diptyque, donc d’un film fondamentalement double. 

Ainsi, Nymphomaniac volume 1 et 2 constituent à nos yeux deux films extrêmement opposés. Si le deuxième, presque constamment lourd et sombre, anéantit et afflige, le premier, au contraire, séduit profondément son spectateur par un humour tant incroyable que relativement inédit chez Von Trier, en tout cas à ce degré – notons quand même qu’il avait signé, en 2006, Le Direktor, comédie satirique sur le monde du travail. À cet égard, il nous paraît suffisant de citer la scène lors de laquelle Joe et son amie, nymphomane invétérée comme elle, montent dans un train sans billet et jouent à celle qui fera l’amour avec le plus de voyageurs dans le train – un paquet de chocolats à la clé. On ne peut pas assez saluer ces touches d’humour qui permettent presque miraculeusement au premier volet d’éviter la noirceur déprimante auquel son sujet semblait le condamner. Elles permettent d’apporter une lumière, un souffle, une respiration – bien qu’il s’agit d’un humour la plupart du temps notablement grinçant et ironique. Dans le 2, hélas, cet humour se fait malheureusement beaucoup plus rare, il n’est présent que très discrètement – par exemple lorsqu’après avoir été généreusement fouettée Joe remercie son tortionnaire, et que celui-ci, impassible, rétorque du tac à tac: “You’re very welcome” (Je vous en prie), ou bien encore la scène où, ayant reçu le conseil de se débarrasser dans son appartement de tout ce qui la fait penser à la sexualité, Joe finit par enlever (et cacher)… absolument tout !

Nymphomaniac2

De plus, si la pompe et la prétention de ce diptyque tend plusieurs fois à nous affliger et nous fatiguer profondément, on est pourtant également, en tout cas de temps en temps, estomaqué par l’audace dont Lars Von Trier peut parfois faire preuve. Si son scénario pèche par d’innombrables fautes de goût – tout comme des incohérences narratives, il reste néanmoins un réalisateur qui ose. Il fallait oser peindre pendant quatre heures la vie d’une “nymphomaniaque” avec, aussi, un tel parterre de stars, et souvent dans des contre-emplois et des idées de casting pour le moins culottées : ex-Billy Elliot Jamie Bell en Père Fouettard glacial et glaçant, la belle gosse Uma Thurman en femme devenue totalement folle, hystérique et grotesque par l’adultère de son mari Jean-Marc Barr en riche qui se révèle pédophile dans une scène phare, assez inoubliable et, pour le coup, franchement réussie, du film, Von Trier a su même trouver une place au Disney Boy Shia Laboeuf c’est dire ! Les caméos microscopiques des pourtant très bons Willem Dafoe et Udo Kier s’apparentent en revanche à de mauvaises blagues. Cependant, si Von Trier a des idées navrantes – pensons notamment à la fin du volume 2 qui, sans la spoiler, nous semble vraiment très franchement à vomir – et des facilités de scénario constantes, il prouve également qu’il a le sens du choc, des scènes fortes au moins sur le plan esthétique ou émotionnel – comme la scène avec les deux noirs, inacceptable sur le plan éthique et moral car très franchement raciste, mais en revanche plutôt intéressante sur le plan esthétique et comique – comique grinçant que nous venons d’évoquer, avec, notamment, ce plan sur Charlotte Gainsbourg entourée par deux phallus noirs en érection… Formellement, il fallait oser, aussi, mettre sur l’écran “3 + 5″, chiffres correspondant au nombre de fois que Joe se fait prendre respectivement par devant puis par derrière lors de sa défloration assurée par un mécanicien qui n’a manifestement pas la main morte (c’est le moins qu’on puisse dire !). De tels paris de cinémas, de telles folies nous paraissent toujours devoir, malgré tout, être considérées avec une certaine indulgence – au sein d’un paysage cinématographique où règne le formatage, les recettes pré-fabriquées et les films dont on a d’ores et déjà l’impression de les avoir vus voire revus.

Il est donc difficile d’avoir un avis clair sur le film – d’ailleurs divisé en deux à cause de la censure -, tant les digressions pseudo-philosophiques ridicules de prétention côtoient les éclats de génie sporadiques, des scènes gratuites et navrantes alternent avec de réels tours de force et morceaux de bravoure – citons encore à cet égard la scène lors de laquelle Joe essaye de se mettre le plus de cuillères possibles dans le vagin pour épater son compagnon Jérôme dans un restaurant luxueux ; tant on se retrouve en face d’une gigantesque bouillabaisse, un pot pourri énorme où le tri est incontournable. Doit-on s’amuser à trier Trier ? À vous de voir !

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