En tant que réalisateur, Guillaume Brac aura procédé pas à pas : passant du très court-métrage de 8 minutes – Le Joli Corps (Regarde-moi) son film de fin d’études à la Fémis en 2005 – au court-métrage un peu plus long de 25 minutes – Le Naufragé en 2009 – ; du moyen-métrage de 58 minutes Un monde sans femmes en 2011 aux 100 minutes du long-métrage Tonnerre en 2013. Brac aura donc fait preuve de prudence, progressant de façon graduelle, mesurée, patiente. Cependant, bien que son oeuvre soit encore modeste, un univers, déjà, s’affirme très clairement – quelque part entre cyclisme, bluettes amoureuses sans lendemain, textos reçus en plein milieu de la nuit, moments de bonheur très intenses mais très brefs, attachements à de petites bourgades délaissées – Ault en Picardie ou Tonnerre dans l’Yonne. Aucune graisse ni sur-lignage, mais une manière très forte de faire vivre et exister les êtres à l’écran, de capter la recherche éperdue d’amour et le temps qui passe – magnifié ici par l’usage heureux du 16 mm, le tout avec beaucoup de justesse et de tact tant dans l’écriture, la mise en scène que la direction d’acteurs, Tonnerre réitère toutes les qualités déjà présenté dans Le Naufragé et dans Un monde sans femmes, mais en en ajoutant encore d’autres.

Le réalisateur confirme en effet sa sensibilité pour les corps de très jeunes filles fragiles et délicates – après l’éblouissante Constance Rousseau dans Un monde sans femmes, l’irradiante Solène Rigot dans Tonnerre. Toute la romance entre le rocker Maxime et la jeune aspirante journaliste Mélodie témoigne aussi de beaucoup de délicatesse : les plans où Maxime, couvert de neige, observe Mélodie en train de danser, ou ceux lors desquels le couple danse au son du tube “Tornero” du groupe italien I Santo California sont par exemple simplement à tomber. Enfin, l’affection très vive de Brac pour toute sa “troupe” d’acteurs – de son ami Vincent Macaigne à son “père spirituel” Bernard Ménez en passant par la sus-nommée Solène Rigot – se fait également manifeste et contribue, elle aussi, à la grande douceur que transmet le film. Cependant, à la douceur (de la lumière, de l’image assurée par le chef op. Tom Harari, du regard porté par Brac sur ses personnages et ses comédiens), s’additionne ici beaucoup de noirceur – le scénario commençant comme une chronique sentimentale douce-amère puis bifurquant subitement vers le thriller, l’aspect inquiétant de cette petite ville de Tonnerre s’en trouvant rehaussé. Cette bifurcation assure en même temps un enrichissement bienvenu, une salutaire complexification de l’intrigue et du film tout entier. Le travail à six mains sur l’écriture du scénario – Brac ayant été aidé par deux co-scénaristes, Hélène Ruault et Catherine Paillet – se laisse ressentir par la complexité des personnages, jamais réductibles à des stéréotypes. Le romantisme du rocker Maxime est ainsi démenti par de nombreux éléments – le T-shirt “Super Grave”, le film de Gregg Mottola avec des adolescents pré-pubères et libidineux, qu’il porte à un moment et témoignant d’une humorous touch, également présente par éclats ; son côté dark et sa chevelure longue et sauvage qui promettrait plutôt un chanteur de heavy metal ; sa dangereuse imprévisibilité dans la deuxième partie du film. Dans celle-ci, tout ce qu’on croyait connaître de lui se trouve mis à mal, démenti – le spectateur doit complètement réviser sa perception du personnage. Pareil pour le père de Maxime, au premier abord aimant et irréprochable, mais dont le passé n’est pas dépourvu de zones d’ombres. Même chose enfin pour Mélodie, l’innocente jeune fille, qui rend deux hommes fous par ses indécisions sans fin ! Le film contient autant de portraits de personnages complexes qui l’enrichissent et accroissent son intérêt. Tant par le travail d’écriture que la direction et le jeu des acteurs, les personnages acquièrent une vraie profondeur.

"Tonnerre" de Guillaume Brac

Comme dans ses courts-métrages, Brac trouve un formidable cocktail bien dosé entre un aspect résolument fictif et un aspect plus documentaire, assuré par la présence de nombreux acteurs non-professionnels qui jouent leurs propres rôles (viticulteurs, villageois, footballeurs) – ce qui permet au film de gagner encore considérablement en émotion et en vérité. Léger puis grave, doux puis cruel, Tonnerre désamorce donc subtilement les attentes et impose un peu plus Guillaume Brac comme un réalisateur qui compte.

* “Une allée du Luxembourg”, Gérard de Nerval, in Odelettes, 1832.

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