Comment faire vivre un film avec presque rien, avec trois (petits) quignons de pain, quasiment sans argent, un film où il n’y a ni Brad Pitt ni Kad Merad ? Le producteur Frédéric Dubreuil, ami de Sébastien Betbeder et dont 2 automnes, 3 hivers est le deuxième long-métrage après Les Nuits avec Théodore, et Stéphane Auclaire, distributeur avec Ufo – et sur le CV duquel figurent les films de Quentin Dupieux, Bellflower ou, plus récemment, Nos héros sont morts ce soir – nous racontent en détail (et avec une gourmandise communicative) le combat mené pour financer le film puis pour le faire connaître puis pour le diffuser. Rencontre avec deux doux rêveurs qui croient aux paris les plus insensés et aux inventions les plus folles, puis se donnent les moyens de les concrétiser, rencontre avec deux vendeurs d’azur. Bien à eux…

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Sortie d’Usine : Alors, déjà, première question à tous les deux : qu’est-ce qui vous a séduit, convaincu dans le projet ?

Frédéric Dubreuil : Alors, c’est un peu compliqué, moi, c’est une question un peu à rallonge, parce qu’on a fait plusieurs longs-métrages avec Sébastien, notamment un précédent qui s’appelle Les Nuits avec Théodore. On a fait aussi de mémoire deux ou trois courts-métrages, des essais un peu expérimentaux, un clip pour Sylvain Chauvot, et puis un très court-métrage qui s’appelle Sarah Adams. Donc, on se connaît quand même déjà depuis un petit moment. Quand Sébastien m’a amené le projet, c’était un drôle de scénario en fait, c’était un long texte – un monologue sur la page de droite auquel il faisait correspondre quelques images sur la page de gauche – donc ça ne ressemblait pas du tout à un scénario dit classique. Je pense que ça, déjà, ça m’a assez interpellé, l’objet était particulier, et surtout quand j’ai lu le texte, c’était juste magnifique. Je n’ai pas vraiment réfléchi beaucoup, ça me paraissait une évidence qu’on fasse ce film, il y avait quelque chose de très fort – à la fois très insolite et très essentiel dans le texte qui était proposé.

Stéphane Auclaire : Alors pour nous c’est beaucoup plus facile, parce qu’on n’est intervenus qu’au stade du film terminé, donc, évidemment, il n’y a pas le côté peut-être visionnaire qui importe chez le producteur, nous on juge d’un film fini d’abord en simples spectateurs. On voit si on peut y prendre du plaisir ou pas, et après éventuellement penser en termes de distribution s’il y a quelque chose à faire. Nous, c’était un mélange. Qu’est-ce qui nous a séduit, en gros ? En gros, c’était un mélange de l’audace si ce n’est la nouveauté formelle, et puis d’humeur – à la fois le ton de la comédie qui est flagrant dès le début – un peu moins sur la suite, mais en tout cas absolument évident dès le début – mélangée de mélancolie. Ca, ce sont deux humeurs dans lesquelles on se reconnaît très bien, aussi bien l’humour que la mélancolie, et puis tout ça dans une patine de film générationnel, voilà, qui nous parlait assez quoi. Je ne sais pas si on se reconnaissait dans les personnages, mais en tout cas ces histoires nous parlaient, la bande d’acteurs marchait extrêmement bien – ça c’est important à préciser – et, du coup, le rapprochement, l’identification avec ces personnages fonctionnait. Voilà, il y avait quelque chose de tout simplement séduisant sur le plan personnel et puis au niveau distribution on a pensé que le film avait une vraie place à prendre, voilà.

SdU : Frédéric Dubreuil, avez-vous participé au casting du film ?

F.D. : C’est-à-dire qu’avec Sébastien on a un fonctionnement qui est un peu particulier – c’est-à-dire qu’il y a une vraie complicité comme je disais auparavant – on se connaît assez bien, donc on partage beaucoup, et on a vraiment accompagné comme on fait des films à petit budget – à très petit budget même – on accompagne de bout en bout les films. Et quand je dis « bout en bout » ce n’est pas une image, c’est vraiment de A à Z, donc nécessairement, effectivement, il y a un échange permanent entre Sébastien et moi sur des choix artistiques – même si, évidemment, ce sont ses choix, et il en est le responsable. Après moi j’essaie toujours de proposer, quand j’ai des idées intelligentes ou intéressantes – ce qui n’arrive pas souvent, mais quand ça arrive, je participe  – et, en l’occurrence, sur le casting, oui, on en a beaucoup discuté ensemble, oui.

SdU : De quel budget disposiez-vous et où est-ce que vous avez trouvé les sources de financement ?

F.D. : Alors, on avait quoi, à peu près 10 millions d’€, quelque chose comme ça ? Au début, hein ; finalement, on n’a décidé de ne pas les prendre. Non, en fait…

S.A. : C’est dans la poche.

F.D. : Je vais partir en vacances.

S.A. : C’est toujours comme ça que ça marche, hein ! En répartissant entre le producteur et le distributeur.

F.D. : On a négocié (rires). Non, comme je disais, l’objet était particulier, l’objet-scénario était particulier – c’était une tentative, depuis le début, avec Sébastien, on n’avait pas de certitudes absolues que le film ou que l’objet-filmique, suite à cet objet-scénaristique marchait absolument, c’est-à-dire qu’on était vraiment dans un doute permanent jusqu’à ce qu’on le voie sur table de montage… un doute plutôt excitant, hein, parce qu’il y avait un vrai pari de film à accomplir. Par contre, quant à l’argent, on s’est assez rapidement dit qu’on ne trouverait pas d’argent par les droits classiques. Evidemment, par rapport à l’objet qu’était le scénario, et puis aussi pour tout un tas de raisons sur le parcours de la production, on n’a pas des entrées évidentes, directes parmi les financeurs, donc en fait on a décidé de se rabattre sur des moyens plus alternatifs et en gardant en tête que, justement, on souhaitait garder une grande liberté de ton, de fabrication, on ne voulait vraiment pas avoir de comptes à rendre, et je pense que pour nous c’était important. Donc, du coup, on s’adressait plutôt à des organismes – d’état – mais qui agissaient plutôt sur le court-métrage, et donc on a mixé en fait – on a fait une drôle de production – en mixant des moyens de court-métrage et des financements un petit peu de long-métrage – avec la région Ile-de-France, notamment. Ce qui fait qu’on avait de très petits budgets, enfin je ne sais pas si ça vous intéresse d’avoir des prix…

SdU : Si.

F.D. : L’argent ?

SdU : Ouais.

F.D. : Non mais en gros le film coûte autour de 350 000 €, grosso modo, ce qui peut paraître quand même une somme d’argent conséquente pour quelqu’un qui va regarder la vidéo ou entendre le texte, mais en fait c’est dérisoire au cinéma. On fait vraiment partie des petits budgets de l’année, après je pense qu’une fois que c’est dit, nous on ne s’est jamais posés la question comme ça. L’important c’est que le film existe à l’image, et je pense qu’une fois l’objet fini, l’argent n’est pas très important. Enfin, ça a juste créé je crois une belle dynamique, avec l’équipe technique, avec l’équipe artistique – tout le monde, finalement, a joué le jeu, s’est investi, a poussé le film pour qu’il existe et qu’il rende ce qu’il est aujourd’hui – c’est-à-dire un beau film, tout simplement.

SdU : Stéphane Auclaire, est-ce que vous pouvez nous parler de la diffusion du film, dans combien de salles il va sortir en France… ?

S.A. : Juste avant, je voudrais faire un commentaire sur cette notion de film ; je crois qu’il y a un livre qui est sorti, qui travaillait cette notion-là, de « film-commando » – (à Frédéric Dubreuil) je ne sais pas si vous parlez comme ça, c’est-à-dire que nous ce n’est pas un « principe » d’aller spontanément vers des films-commandos, où il y a l’énergie du pauvre qui veut absolument créer son œuvre etc… Mais, de fait, ce n’est peut-être pas un hasard non plus si on a un certain nombre de films qui correspondent vraiment à cette définition. Enfin, c’est vrai qu’on travaille sur les films de Quentin Dupieux, notamment à l’époque de Rubber – qui était fait avec un budget voisin, je crois qu’on parlait de 400 000 ou de 500 000 $ à l’époque – qui était vraiment défini comme un « film-commando » où on s’affranchit de toutes les commissions, de tous les financements qui mettent des mois voire des années à se déclencher et on y va dès qu’on a envie d’y aller – en comptant sur le fait que tout le monde a envie d’y aller évidemment, mais c’est le cas généralement sur ce genre de films. Dès qu’on a assez, on y va quoi. On avait ce film américain qui s’appelait Bellflower, qui était tourné en théorie avec 17 000 $ – ce qui n’est même pas imaginable, 17 000 $ pour faire un film ! On avait aussi fait un film d’horreur qui s’appelait La Casa Muda, qui était réputé pour avoir été tourné avec 5 000 $, carrément. Il y a des records de petits prix (rires)… Mais cette notion de « films-commandos » nous correspondait en fait assez, c’est-à-dire des films relativement atypiques, parfois un peu hybrides, qui sont souvent assez excitants en termes de mise en forme et dans lesquels il y a une espèce de liberté qu’on ressent, une forme d’énergie hyper communicative. Sur le plan diffusion – comme c’est la question – donc on a vu le film, on a eu le sentiment que ce serait un film qu’on sortirait sur un minimum de 25 copies, ça pouvait aller jusqu’à une cinquantaine, une soixantaine même. Ça, ce sont des engagements qu’on prend toujours de manière assez floue, puisqu’entre voir un film – voir un film sur le plan personnel – et puis affronter le marché, il y a toujours un certain nombre d’étapes qui soit augmentent soit réduisent la sortie – ça vous donne toujours une marge assez large. De facto, le film va sortir dans une quarantaine de salles, je crois ; enfin on est encore en train d’y travailler. On est sur 40 – ça sera 38, 42 – enfin, on est sur une quarantaine de salles. Ce qui veut dire en gros 30, 35 villes, plus 5-6 copies à Paris, c’est ça ce que ça veut dire. Les trois plus grandes villes évidemment, donc ça donne une certaine couverture pour un film indépendant.

SdU : Et la diffusion à l’étranger ?

F.D. : La sortie en France c’est Ufo qui s’en occupe, Alpha Violet est le vendeur international, et des sorties sont prévues en Australie, aux Etats-Unis en janvier, et en Suisse (sortie : le 11 décembre). Et puis, il y a une bonne dizaine de festivals…

SdU : Combien de temps a duré le tournage ? Etiez-vous présent, Frédéric Dubreuil ?

F.D. : Le tournage a duré 21 jours. En octobre 2012 on a tourné à Paris et Bordeaux (avec une subvention de la région Aquitaine). J’étais sur le plateau dès que je le pouvais. Ça me paraît important ; et puis c’est un plaisir. Sur les 21 jours, j’ai dû être là 7-8 jours.

SdU : En général, Stéphane Auclaire, qu’est-ce qui vous pousse à accepter un projet ?

S.A. : Le seul vrai luxe de l’indépendance, c’est uniquement le goût personnel. C’est comme le jeune cinéphile en cours de récréation qui a vu la veille à 21h un film sur je ne sais quelle chaîne et qui le lendemain bassine tous ses copains avec. Après, il y a quand même un mix entre ce goût personnel et une perception de l’adéquation de ce goût…

SdU : Quelle est votre formation ?

F.D. : J’ai fait un BTS audiovisuel en montage à Boulogne-Billancourt. En même temps du théâtre dans une troupe indépendante – “Compagnie Jolie Môme”, où j’étais à la fois comédien et je m’occupais de la relation avec le public et la presse. En BTS il y avait aussi des associations techniques… J’ai une formation relativement audidacte. A sept ans j’ai fait des films avec Clément Michel (qui a fait La stratégie de la poursuite récemment). Le désir de cinéma a commencé à m’habiter, j’ai fondé une structure associative à 18 ans, “Films à Toute Berzingue”. « Envie de tempête » (nldr : sa société indépendante de production) a maintenant 14 ans le 18 novembre. 2 longs-métrages, 35 courts-métrages…

S.A. : Moi, c’est presque l’autre bout du spectre : une école de commerce – celle de Nantes, Audencia (assez peu à avoir avec le cinéma). J’ai fait un petit peu de cinéma aux Etats-Unis, un des modules que j’avais choisis était un module d’analyse filmique qui était très intéressant.

SdU : Quels sont les derniers films que vous avez vus – en salles ou sur d’autres supports ?

S.A. : Un film d’horreur assez concept trop série B pour le marché français. Si on parle cinéma, c’est Gravity. Ah non j’ai vu un film au PIF aussi, au Paris Film International, Love Eternal – pas mal en mise en scène, mais assez froid et assez vain, avec l’actrice de The Woman. Retour vers le futur en blu-ray, que je n’avais pas vu depuis 15 ans, et Les convoyeurs attendent de Benoît Mariage avec Benoît Poelvoorde – peut-être le meilleur rôle de Poelvoorde.

F.D. : Au Festival de Turin, où on était parti en salles, il y avait un film sur le travail de Belà Tarr, un film très beau et vachement intéressant produit par PNM. Mais mon DVD ne marche plus. Bizarrement, j’ai regardé pas mal de séries. J’ai découvert Utopia. Evidemment, j’ai fini Breaking Bad. Et pas mal de courts-métrages…

SdU : Est-ce que vous pouvez me parler un peu plus de la tournée festivalière de 2 automnes, que vous avez déjà un peu évoqué ?

S.A. : Alors le film a eu le prix du public au festival d’Essone : c’est la meilleure des nouvelles, le meilleur des prix !

F.D. : Il y a eu pas mal de festivals…

S.A. : J’ai lu énormément de bonnes choses à Turin en tweet.

F.D. : Oui, ils ont très bien réagi. Très bonne salle. En France, il y a eu Sarlat, Arras…

S.A. : On est au festival de Pau dans trois jours. Sinon, Ciné 3L, Paris International, et puis Cannes qui était le point de départ.

F.D. : Hambourg, Oberdan…

S.A. : Nous, on a constaté que le film plaisait au public, et donc, quand un film plaît au public, il faut le montrer. On organise tout une tournée d’avant-premières pour générer un premier vent de bonne humeur autour du film : Bordeaux, Toulouse, Aix, les périphéries – à Bobigny, etc -, Strasbourg, Rouen, Redon, Vendôme (où il y a une rétrospective Betbeder avec les courts-métrages Nu devant un fantôme, La Vie Lointaine, et Les Nuits avec Théodore et 2 automnes, 3 hivers), Tours, Nantes, Caen, Rennes. Il est déjà allé à Lyon, je ne sais plus si on va à Lille. Il aura fait au moins 25 villes en avant-premières. Par ailleurs, avec l’ACID, on souhaite prolonger la rencontre avec le réalisateur après la sortie, il y a 30-40 villes après la sortie.

SdU : Ah oui, donc plein d’ « après-premières » !

S.A. : Oui c’est ça, plein d’ « après-premières ». Il y a un travail en profondeur… Toute la quinzaine de salles du réseau Cinésonne vont prendre en charge le film. Il y aura un travail de fond en Aquitaine, en Auvergne (nldr : régions qui ont subventionné le film et dans lesquelles des parties ont été tournées).

SdU : Messieurs, voici venu le temps du ou des mot(s) de la fin.

F.D. : Je dirais que c’est un « film de résistance », une « comédie d’auteur avec une proposition cinématographique assez forte », on est très fier de porter ça. Il est très important que le public parle du film, que les gens parlent du film sur les réseaux sociaux.

S.A. : De façon justifiée ou non, les médias considèrent que dès qu’un film est un peu étrange, il n’est pas mainstream, qu’il fait peur au « public » et qu’il ne faut surtout pas faire peur à ce public-là. Le terme de l’ « acteur bankable » est un terme qui, nous, nous horripile complètement. A Redon il y a une projection « blind », le public ne sait pas ce qu’il voit et on préfère que ce soit non identifié plutôt que mal défini.

F.D. : Je n’y connais rien au foot, mais on est vraiment une équipe de de deuxième division qui veut aller en ligue 1, mais il faut qu’il y ait une love story. On n’a pas la puissance de frappe d’autres clubs comme Wild Bunch…

S.A. : On vise un public de curieux.

F.D. : Mais aussi ceux qui ont envie de passer un bon moment.

S.A. : C’est un très beau cadeau de Noël.

F.D. : Ca sort le 25 décembre. On a un retour très positif d’adolescents. Chacun y trouve de belles  choses dedans…

Propos recueillis par Matthias Turcaud, au 18 rue des Cendriers dans le Xxème, dans les bureaux d’ « Envie de tempête ». Remerciements chaleureux à Frédéric Dubreuil et à Stéphane Auclaire pour leur disponibilité et leur (très) appréciable bonne humeur !

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