Comme le soulignait Namir Abdel Messeeh, réalisateur La Vierge, Les Coptes et moi et membre du jury de la section ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) dans laquelle le film a été sélectionné et projeté à Cannes cette année, il est incroyable de voir tout ce que 2 automnes, 3 hivers, le deuxième long-métrage de Sébastien Betbeder arrive à être. À savoir à la fois un film expérimental, populaire, mélancolique, joyeux, une “rom-com’ ” et un documentaire (sur des trentenaires un peu paumés) à la manière de la série Bref. La formidable multiplicité du film ne peut qu’épater et séduire. De surcroît, dans son parti-pris de raconter deux ans et demi de la vie de quatre personnages en élisant comme points d’orgues des petits riens du quotidien – un jogging dans un parc ou des courses au Simply Market – l’œuf magique pondu par Sébastien Betbeder exerce également un formidable pouvoir de séduction. L’humour – issu en grande partie de la mise à distance des personnages qui re-racontent et dé-briefent les grands et les petits événements de leurs vies, par le biais d’adresses à la caméra – fonctionne formidablement bien. Mais la mélancolie souterraine mais bien présente – accentuée par le retour, à la fin de la rengaine inaugurale écrite par Bertrand Betsch, en écho sonore à des images qui reviennent également – tout autant. Par ailleurs, aussi gourmand puisse-t-il se montrer à égrener les références diverses et variées – de Alain Tanner à Michel Delpech, de Judd Appatow à Joy Division et de la série The Walking Dead à une expo Munch au Centre Pompidou – 2 automnes, 3 hivers ne finit pourtant par ne ressembler qu’à lui-même. Quand les Cahiers du Cinéma et Sophia Collet critiquent l’effet de “connivence” avec ces germanopratins privilégiés, ils ont, pour le coup, tout faux. Le film n’exclut pas les non-connaisseurs de Munch ou de Tanner, mais en parle avec simplicité et avec cet effet – extrêmement efficace sur le plan comique – de mise à distance. De plus il brasse large, dé-hiérarchise, dé-complexe. La culture n’est pas un moyen de briller en société, mais d’améliorer et d’enrichir sa vie, nous rappelle-t-il, très justement.

Et de quoi ça parle en deux mots ? Eh bien, ça parle d’Arman qui aime Amélie, et de Benjamin qui aime Katia. De l’euphorie d’une première rencontre, des amitiés qui se tissent et se défont, des amours qui se fanent, du temps qui passe et de l’évanescence générale des choses – bien mise en exergue par l’esthétique du fragment qui imprègne le film et le fait que les chapitres de la deuxième partie s’écoulent dans un ordre décroissant, comme pour un compte à rebours. “Vous avez pris un sacré coup de vieux” déclare aussi Hazuki (l’hilarante Eriko Takeda) à Benjamin et Arman, ses anciens collègues des Beaux-Arts de Bordeaux qu’elle revoit des années plus tard dans un bar de Ménilmontant. La maladie et (la menace de) la mort, omniprésentes dans le film (poignard dans le ventre, blessures au coeur, cancer, AVC, leucémie et compagnie), fragilisent considérablement l’être humain, mais il est de courts moments de grâce que l’on ne pourrait pas ne pas vivre ; le jeu en vaut totalement la chandelle ! Comme dirait Jonas Mekas : As I was moving ahead occasionnally I saw brief glimpses of beauty (“Alors que j’allais de l’avant, par instants, je percevais de brèves lueurs de beauté”) – moments de grâce capturés en 16 mm dans le film de Betbeder.

Ostensiblement conscient des clichés dans lesquels il pourrait tomber, le film prend le parti, aussi, de mettre presque systématiquement à distance les situations qu’il donne à voir. La manie du commentaire – par l’adresse au spectateur – désamorce et rompt toute platitude. En elles-mêmes les situations pourraient effectivement apparaître parfois comme plates – une rencontre, un dîner, un amour qui s’étiole et s’affaiblit – mais le commentaire permet une revitalisation des plus revigorantes. La scène de l’invitation au dîner devient ainsi le moment bravoure du film – par des assertions surréalistes et délirantes, des bégaiements répétés, et l’absence de confiance en soi du personnage d’Arman qui sort même un peu du cadre à plusieurs reprises. Le film entier nous donne des clés pour redire ce qu’on pensait avoir déjà dit. L’hésitation systématisée qui traduit l’élocution du protagoniste Arman est notoire et à l’image des questions de fond du film. Comment redire la mélancolie automnale après Verlaine et ses violons aux sanglots longs ? Comment redire le sentiment d’être des trentenaires déboussolés, un peu paumés, qui ont fait des études d’art ou de cinéma ? Comment redire le cycle toujours recommencé des amours et de la vie ? Comment, dans le cas d’Arman, montrer qu’on a le béguin pour une jolie fille sans avoir l’air trop tarte ? A toutes ces questions, 2 automnes, 3 hivers – d’une inventivité inouïe et ô combien revigorante et salutaire – trouve mille réponses : le récit d’un épisode au chalet entre les quatre principaux personnages au passé simple, les adresses caméras, le jeu alerte et incessant entre son in et son off. À y songer, son ambition est énorme, son pari insensé. Certains pourront ne pas trouver les fonds verts à leur goût, le nombre de chapitres trop élevé, les références culturelles trop abondantes – mais cela n’importe guère. Ce qui importe, c’est cette générosité et cette recherche d’une forme en accord profond avec son fond. Et l’on ne peut que saluer cette recherche et l’énergie de cette jeune “troupe” – autour de Vincent Macaigne, la nouvelle mascotte de ce jeune cinéma français intrépide, bondissant et irrésistible, la charmante rousse Maud Wyler et le rêveur et bondissant Bastien Bouillon.

Nous sommes mortels mais vivons, un jour nous ne nous aimerons plus mais aimons-nous maintenant. On va tous crever et on ne va pas s’aimer pour l’éternité. Ce ne sont certes pas là des scoops, mais ce (beau) film nous le dit (ou le redit) différemment, à sa manière ; avec une fraîcheur et une fougue qui font plaisir à voir, et donnent la sensation d’une première fois.

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