C’était d’abord une boutade, lancée le soir de l’avant-première de 2 automnes, 3 hivers par Carole Franck, l’institutrice de L’Esquive (2004), qui ne voulait pas que je l’interviewe à propos des méthodes de direction d’acteur de Kechiche et me poussa plutôt vers Valérie Chavanon en déclarant : « Dresseuse d’animaux, ça c’est un métier intéressant, ça, ça mérite une interview ! » Au fond elle avait raison. Approche originale du film de Sébastien Betbeder et gros plan sur un métier souvent oublié, snobé, relégué dans l’ombre, et pourtant passionnant…

Sortie d’Usine : Vous avez travaillé autant pour des longs-métrages, des courts-métrages, des pubs, des clips, et aussi pour le théâtre…
Valérie Chavanon : Oui.

SdU : Qu’est-ce qui va vous pousser à accepter un projet ? Est-ce que c’est un projet en lui-même ou ce que vous allez devoir faire avec tel ou tel animal ?
Valérie Chavanon : C’est les deux en fait. Le projet, c’est toujours mieux quand on l’aime, et le travail avec l’animal – les actions qui vont être élaborées, toute la préparation, c’est en effet important. Mais c’est sûr que je préfère aimer le projet. Ca m’est déjà arrivé d’accepter des projets que je n’aimais pas, et on le ressent après aussi dans le travail.

SdU : En l’occurrence, avec Sébastien Betbeder, pour qui vous aviez déjà dirigé une chouette pour le moyen-métrage Je suis une ville endormie, et aujourd’hui un chat et un lapin pour 2 automnes, 3 hivers. Est-ce que là il y a une complicité, une affinité particulière avec lui ?
V. C. : Oui, oui, moi j’adore comme il écrit, déjà. Quand j’avais lu Je suis une ville endormie, j’ai trouvé que c’était le meilleur scénario que j’ai jamais lu, donc déjà c’était hyper enthousiasmant de se lancer dans ce projet , même si la scène de la chouette est plutôt courte, mais comme elle est fondamentale… C’était un grand moment, et avec l’équipe on a eu une bonne adhésion ainsi qu’avec Sébastien. C’est assez simple, on n’a pas besoin de parler des heures. Pour moi c’était assez fluide, de la même façon que pour les lapins avec le scénario de 2 automnes, 3 hivers, je comprenais ce qu’il voulait, ainsi qu’avec les chats – on n’a pas beaucoup parlé. C’est très fluide avec lui, et ses projets sont des beaux projets, en plus, donc on a envie de travailler des mois et des mois comme ça.

SdU : Dans 2 automnes, 3 hivers, il y a un chat aux yeux nyctalopes qui réveille Bastien qui est par terre. Comment le chat a-t-il réagi quand il a été filmé en contre-plongée ?
V. C. : 
En fait, sur cette scène en particulier, je ne pouvais pas être là, c’était une date où j’étais à l’étranger, donc j’ai fait toute la préparation, mais c’étaient deux assistants à moi qui étaient sur le film. Mais ils ont vraiment enveloppé le comédien avec des bâches, des panneaux noirs – comme c’était dans une rue, et c’était assez bruyant et passant – donc on voulait ne pas l’effrayer. C’est important pour les animaux d’avoir une enveloppe où ils ne voient pas forcément ce qui se passe à droite, à gauche, sinon ils sont très souvent distraits. Là ils ont mis une espèce de mur autour pour protéger tout ça. Donc, en contre-plongée, non, il n’y a pas eu de problèmes. Et le chef-opérateur est très calme et souple aussi, donc ça s’est très bien passé.

SdU : Il y a aussi le lapin qui est tué par le personnage suicidaire qui est joué par Thomas Blanchard : comment avez-vous fait pour immobiliser le lapin, est-ce que c’est du sang séché, du faux sang ?
V. C. : 
En fait j’ai fait venir un vétérinaire qui a anesthésié le lapin cinq minutes avant la prise, enfin dix minutes exactement, et après on a mis du sang, du faux sang sur le lapin. Et voilà, il a dormi pendant une demi-heure, et après il s’est réveillé. On avait deux lapins – un mâle et une femelle. Le mâle, c’est celui qui ne bouge pas et la femelle c’est celle qui bouge.

SdU : Donc, dans les deux scènes citées, les deux animaux cités – le chat comme le lapin – ont une présence assez comique.
V. C. : 
Le chat ?
SdU : Enfin plutôt poétique.
V. C. : Oui, plutôt poétique.
SdU : Mais le lapin, plutôt comique, c’est un cobaye qui…
V. C. : Moi je ne l’ai pas perçu comme quelque chose de comique, mais plutôt symbolique. Il tue ce lapin au lieu de tuer une part de lui-même, donc en fait il tue une part de lui. Le lapin, il est dans la neige, il est blanc comme la neige, donc Je pense que c’est la partie instinctive de Thomas Blanchard aussi, qui tue – comme il est en dépression, il y a un côté « j’annule la nature en moi ». Mais je ne suis pas trop dans l’analyse, c’est plus des choses que je ressens quand je regarde le film.

SdU : Là ce sont quand même deux scènes très brèves, mais – de manière générale – qu’est-ce vous pensez que ça peut apporter, les animaux, dans un long-métrage ?
V. C. : 
Moi, je pense que ça peut apporter de la vie et de la poésie, en général, dans un film.

SdU : Est-ce que les animaux vous surprennent ou vous plaisent parfois plus que les acteurs ou les actrices humains ?
V. C. : 
Oh, ça c’est sûr (petit rire). Je préfère le contact avec les animaux ; j’adore les gens et j’ai beaucoup d’affinités avec certaines personnes, mais, en fait, les animaux sont plus bruts et plus sincères dans leur démarche avec vous, il n’y a pas de mensonge. Un animal ne peut pas mentir ou ne peut pas tricher, donc c’est ce rapport-là que je préfère, alors qu’avec les êtres humains il y a souvent des chemins sinueux qui moi m’agacent. C’est pour ça que je préfère ce métier dans le cinéma et pas un autre – il n’y a pas cette hiérarchie, il n’y a pas ce positionnement. On apporte quelque chose d’artistique dans un déroulement, mais on n’est pas là de A à Z, je préfère cette position-là.

SdU : Comment est-ce qu’on dirige un animal de manière générale ? Est-ce qu’il y a des similitudes avec la direction d’acteurs, ou pas du tout ?
V. C. : 
Si, si, complètement. Moi je le ressens comme ça, j’ai fait des études de réalisation aussi – quand je suis avec un animal, je suis avec un comédien -, et j’ai le trac aussi. Comme un metteur en scène qui va voir ses acteurs monter sur scène pour la première fois, moi j’ai le trac, j’ai le cœur qui bat. Il y a une vraie direction, il y a des regards, des positionnements… C’est un vrai travail de préparation et de direction d’acteurs. Ça se fait dès fois avec la télépathie, des mots, des gestes. C’est différent qu’avec un comédien, mais, pour moi, c’est un travail de direction d’acteurs.

SdU : On va maintenant parler d’une de vos plus fidèles collaboratrices, dont je viens malheureusement d’apprendre le décès. C’est votre chienne Catimini, avec laquelle vous avez travaillé pendant douze ans, je crois.
V. C. : 
Oui, c’est ça, douze ans.
SdU : Tant pour le cinéma je crois, que pour le théâtre, la publicité, les clips…
V. C. : Oui. Son premier film était de Claude Duty et le dernier aussi – Bienvenue au gîte et le dernier, Chez nous c’est trois, avec Noémie Lvovsky, qui est sorti en juillet 2013, donc c’est marrant, ça a fait une boucle dans sa vie de comédienne, elle a commencé avec Claude Duty, elle a terminé avec Claude Duty. C’était un chien extraordinaire, je n’ai pas beaucoup de mérite. On était vraiment en symbiose avec elle et moi, je faisais de la télépathie. Donc il y a plein de scènes où je suis jamais là en fait, elle fait les scènes toute seule. Soit j’avais un autre tournage, soit au théâtre elle est partie seule avec les comédiens, les metteurs en scène… Elle venait saluer le public tous les soirs, et je n’étais pas là pour lui dire. J’ai fait un documentaire sur ça, sur son expérience au théâtre, et c’était impressionnant, vraiment impressionnant.

SdU : En plus de travailler avec des chiens comme Catimini ou des chats, vous avez aussi dirigé des chouettes – par exemple dans le moyen-métrage de Sébastien Betbeder ou dans un clip de Sergio Pulido – où vous avez aussi dirigé des loups – également dans le même clip de Sergio Pulido, et sur votre site il est indiqué que vous dressez tous les animaux.
V. C. : 
Oui, alors, ce qu’il faut savoir, c’est en fait quand je travaille avec des animaux non domestiques, sauvages, je travaille avec des animaux qui appartiennent à des collaborateurs, des collègues – donc, dans ces cas-là, c’est souvent les animaux que eux ont dressé, mis en place. Et quand moi je suis sur un plateau, je coordonne, je deviens assistante de mes collaborateurs, parce qu’on travaille ensemble – que ce soit pour le loup, ou pour le hibou, c’est un travail d’équipe, voilà. Ceux ne sont pas mes animaux. Après, les animaux auxquels je n’ai pas touchés ce sont tout ce qui est félins – les tigres, les guépards – et puis les chevaux – parce que même si je monte à cheval ce sont deux métiers à part entière. Quand on fait les félins ou quand on fait les chevaux, on ne fait que ça – c’est un travail à temps complet. En même temps, tout animal devrait être un travail à temps complet, mais, là, pour la mise en place c’est très précis. Mais sinon j’ai touché à peu près à tous les autres animaux, pas tous, mais beaucoup.

SdU : Comment ça se passe par exemple avec un loup ? Je parlais du clip de Sergio Pulido, mais il y a aussi un long-métrage en préparation je crois, de Sergio Bosatra.
V. C. : 
Comment ça se passe un loup ? C’est une question… C’est difficile de répondre, « comment ça se passe avec un loup ».
SdU : Est-ce que ça se passe différemment qu’avec un chien ou un chat ?
V. C. : Oui, c’est différent, ce n’est pas du tout la même approche, ce n’est pas du tout les mêmes gestes. C’est quand même sauvage, même s’ils ont été impregnés dès le biberon, ils restent sauvages, il y a des choses à ne pas faire : il ne faut pas les acculer contre un mur. On n’est pas frontal avec un loup, à lui dire « tu vas dans cette direction », c’est plus un travail où on tourne, on l’appelle – des déplacements, ça marche beaucoup avec la nourriture, mais ça marche aussi avec l’affect. Un loup peut très bien être attaché à vous si vous vous en êtes occupé beaucoup – moi j’ai eu une vraie relation avec le loup qui a tourné dans le pilote dont vous parlez, plus le clip – c’est un loup auquel on commençait à s’attacher réellement l’un à l’autre, moi je commençais à sentir une vraie complicité. Donc, avec un loup, oui, c’est très fort. C’est l’animal qui me touche le plus personnellement pour travailler, et tout court.

SdU : En plus de travailler avec de nombreux réalisateurs français – Sébastien Betbeder, Claude Duty, Michael Youn ou Jean-Pierre Améris. Vous avez aussi travaillé avec le réalisateur allemand Florian Henckel Von Donnersmarck pour le film américain The Tourist.
V. C. : Oui, oui, mais ce n’était qu’une journée, donc…
SdU : C’est écrit sur votre CV.
V. C. : Oui, oui, c’est écrit sur mon CV, j’ai travaillé une journée avec Angelina Jolie et le chien – mais lui, le réalisateur il était loin ce jour-là, c’est l’assistant-réalisateur qui vient vous voir – aux États-Unis.

SdU : Comment est-ce qu’on se fait connaître quand on est dresseuse d’animaux pour tourner dans un film américain, avec des stars américaines ?
V. C. : 
Eh bien là il se trouvait que je connaissais bien la directrice de casting, donc c’est de fil en aiguille. Souvent, c’est un réseau, vous savez, donc c’est des gens qui vous connaissent qui parlent de vous. Là je travaillais sur un film qui s’appelle La Mort du Loup, et la chef-opérateur, Julie Mangano, m’a donné plein de travail cette année. C’est une amie de Bams (auteur du clip), donc voilà. Et puis il y a mon site, donc c’est vraiment beaucoup plus bouche à oreille, des gens qui ont tapoté sur Internet « dresseuse d’animaux cinéma ». Et après il y a des gens qui travaillent toujours avec les mêmes personnes, qui ne sont pas forcément moi, donc on ne peut pas avoir tous les projets.

SdU : Votre carrière est quand même assez électique – Michael Youn, Claude Duty, ce n’est pas vraiment le même cinéma.
V. C. :
Ça se rapproche déjà plus Michael Youn – Claude Duty que Sébastien Betbeder – Claude Duty.

SdU : Quand on est dresseuse d’animaux, est-ce que ça oblige à une certaine flexibilité ?
V. C. : 
Au niveau des choix ? Bien sûr, on n’est pas en train de se dire « je ne vais pas faire celui-là, parce que je n’aime pas trop ». Et il n’y a pas des animaux dans tous les films, déjà. Et après, il y a de plus en plus de « dresseurs » entre guillemets sur le marché. Plus de gens qui cassent les prix, plus de gens malhonnêtes, donc ça fait qu’on ne peut pas vraiment dire « je ne fais pas le film ».

SdU : Quels sont les films où il y a des animaux que vous préférez ?
V. C. : 
Les films que je préfère, où il y a des animaux ? J‘ai adoré 2 frères de Jean-Jacques Annaud, pour le travail animalier. J’ai beaucoup aimé L’Ours aussi, de Jean-Jacques Annaud – encore Jean-Jacques Annaud (rire). Je n’aime pas trop le film, mais j’adore le travail des loups dans La Jeune fille et les loups. C’est des gens que je connais qui l’ont fait, ce n’est pas pour ça, mais c’est vraiment un très, très beau travail avec les loups. Après quand on voit – comment ça s’appelle ? – Le livre de la jungle, le vieux, c’est un travail incroyable, aussi, avec les animaux. Il y a beaucoup de films, je ne les ai pas tous en tête. Après, voilà, j’aime bien Didier d’Alain Chabat, parce que le chien est génial dedans. Voilà, il y a des moments comme ça où c’est extrêmement bien fait et c’est un bonheur. Et j’aime bien aussi Et si on vivait tous ensemble ? Que j’ai fait avec le chien – non mais j’aime bien les films sur lesquels j’ai travaillé en général.

SdU : Et ce qui vous a donné envie de faire ce métier, c’est de voir de bons films avec des animaux, ou c’est votre complicité avec les animaux ?
V. C. : 
C’est ma complicité avec les animaux, et puis mon amour du cinéma, mélangés. Pouvoir mélanger mes deux passions ensemble, c’est vraiment ça.

SdU : Est-ce que vous voulez dire quelque chose pour finir ?
V. C. : 
Je dirais qu’on apprend tous les jours et que c’est un métier très enrichissant qui apporte beaucoup d’instinct et d’intuition, d’intelligence instinctive notamment avec les êtres humains. Ça vous permet normalement de savoir plus vite à qui vous avez à faire. Mais les animaux vous apportent beaucoup, c’est ça ce que j’ai envie de dire, ils vous apportent énormément.

Propos recueillis le mercredi 9 octobre 2013.

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