Issu des Beaux-Arts comme une certaine Justine Triet que nous avions également eu le plaisir d’interviewer sur ces pages, Sébastien Betbeder est un réalisateur atypique, exigeant et innovant, resté jusqu’ici relativement confidentiel. Avec 2 automnes, 3 hivers, pépite inclassable où le réalisateur s’ouvre à l’humour, espérons qu’il atteindra un public élargi !  Rencontre…

Sortie d’Usine : Quand on regarde votre filmographie, vous avez fait beaucoup de courts-métrages – cinq, il me semble – avant de passer au long en 2007 avec Nuage.
Sébastien Betbeder : Tout à fait.

SdU : Est-ce que vous appréhendiez le passage au long-métrage, est-ce que vous aviez peur de ne pas avoir assez de choses à dire d’abord, ou non ?
S.B. : La sortie d’un premier long c’est toujours quelque chose, enfin entre l’écriture et la sortie d’un premier long, c’est toujours quelque chose de très particulier et d’un peu intimidant. C’est quelque chose que j’ai oublié, parce que ça commence à faire du temps, mais en tout cas j’ai pallié un peu à cette angoisse du premier film en décidant assez tôt d’alterner les formats. Je me suis jamais dit que j’allais faire des courts-métrages pour faire un long-métrage et ensuite alterner long-métrage sur long-métrage, je me suis toujours dit qu’un sujet imposait un format et donc, après mon premier long, j’ai continué à faire des courts et des moyens-métrages – surtout des moyens-métrages, parce que mes courts sont souvent assez longs en fait. Et donc j’ai toujours alterné comme ça, et tant que c’est possible je le ferai. Même là, après 2 automnes, 3 hivers, je viens de réaliser un court-métrage qui est en post-production, et pour moi qui ai vraiment le besoin, la nécessité de tourner très souvent, c’est quelque chose de presque vital. Je n’ai pas du tout la patience ni l’énergie d’attendre cette période assez horrible et très, très longue qu’est le financement d’un long-métrage, et, voilà, entre deux longs je ne me sens pas d’être dans une période d’inactivité.

SdU : Vous aviez dit, à propos de 2 automnes, 3 hivers, lors de l’avant-première, que le film était avant tout constitué de monologues. Des choix de mise en scènes – les regards-caméras, les cadres frontaux comme le choix de Vincent Macaigne, avant tout un homme de scène  font également penser au théâtre. Est-ce que vous avez cherché consciemment à orienter le film vers le théâtre ?
S.B. : Non, pas vraiment. Je n’ai jamais pensé au théâtre en faisant ce film. Je ne suis pas un spectateur assidu de théâtre, en tout cas je le suis de moins en moins, ou alors dans des formes très hybrides. Par exemple, ce week-end, j’ai vu un spectacle qui m’a complètement séduit, qui s’appelle Swamp Club. J’aime ces expériences de théâtre qui piochent beaucoup dans les arts plastiques, dans la scénographie, mais je ne suis pas un client d’un théâtre plus classique, plus traditionnel, en tout cas j’y trouve moins d’excitation – peut-être aussi par manque de culture. En tout cas, donc, quand j’ai écrit 2 automnes, au début, j’ai fait vraiment un travail assez psychologique : je n’ai pas pensé au film que ce projet allait être, j’ai écrit d’abord totalement sans calcul et j’ai écrit – c’est la première fois de ma vie que je faisais ça – vraiment au fil du stylo, dans une espèce d’urgence que je ne connaissais pas du tout. Et ce que j’ai écrit au début, c’était un monologue, un seul et unique monologue, une seule voix, qui était pour moi une espèce de manière de plonger dans ma vie – mais assez peu en fin de compte – la vie de proches, d’amis, de connaissances – et donc c’était un espèce d’inventaires de portraits, d’anecdotes, et de choses plus intimes. J’ai écrit cet objet – qui était un seul et même monologue – et après, au fur et à mesure que j’écrivais, après cette première version assez brute, ont commencé à naître des personnages – qui étaient évoqués dans ce premier monologue et auxquels j’avais envie de donner de plus en plus de place. Et donc ce monologue est devenu six monologues et six personnages se sont créés, et à partir de là c’étaient des vraies questions de cinéma et un vrai pari de cinéma qui commençaient, mais c’est-à-dire que le pari de cinéma n’était pas prémédité, il est né presque comme une espèce de contrainte. Comment, à partir d’un objet à priori littéraire, créer du cinéma, et c’est ça qui m’a excité dans ce projet, en fait.

Sortie d’Usine : Comment le tournage s’est-il passé ?*
S.B. : Nous avons commencé par les monologues en studio, devant un fond vert. Cela a été les jours les plus compliqués certainement de ma courte carrière ! Pour autant, j’avais la certitude que si nous réussissions ce qui correspond au fondement du projet (les monologues), le film était en partie gagné. Ces quelques jours en studio ont été d’une extrême concentration de la part de toute l’équipe. Ce qui était exigé des comédiens était compliqué : le texte était très dense et extrêmement précis. Il fallait qu’ils trouvent le ton et la justesse nécessaires à l’entreprise. Une fois, cette première étape passée, j’avais le sentiment que nous étions plus forts pour affronter le reste du tournage et tous les extérieurs ; les personnages étaient là et malgré le temps réduit de tournage que le mode de production induisait, nous avons pu travailler sereinement.

SdU : Avez-vous beaucoup répété en amont ?*
S.B. : Non, je n’aime pas répéter en amont. Je préfère passer du temps sur le plateau pour essayer des choses avant de commencer à tourner, ou en tournant ces premiers jets, quitte à ne pas les garder. C’est une manière de travailler que j’affectionne. Je ne veux pas que les comédiens aient trop d’indications avant le jour J. C’est un travail dans le détail qui nécessite d’être dans l’instant, avec l’équipe et face à la caméra. Dans ce rituel de tournage. Par contre, les rencontres préliminaires, les discussions sur le film sont nombreuses. Je veux être certain de mes choix et certain d’avoir confié le rôle à la bonne personne. C’est une telle responsabilité que de s’engager dans l’aventure d’un film qu’il faut être en totale confiance.

SdU : Comment est venu le choix de Jean-Quentin Châtelain ?*
S.B. : J’avais travaillé auparavant avec Jean-Quentin pour une fiction radio pour France Culture. C’est un comédien que j’admire depuis longtemps, depuis ma découverte de l’œuvre théâtrale de Claude Régy. Je me souviens de lui dans Des couteaux dans les poules que Régy avait mis en scène aux Amandiers, de sa présence, de sa voix. Lorsque la question de savoir quel comédien pourrait interpréter le personnage du père d’Arman, j’ai immédiatement pensé à JC. Et puis, il y avait cette familiarité de caractère que je pressentais entre lui et Vincent.

SdU : Les Nuits avec Théodore c’était un film fantastique, et là, dans ce film-là, il y a des éléments de mélodrame, des éléments de comédie. Est-ce que vous pensez que le cinéma français devrait avoir moins peur des genres, prendre à bras-le-corps des genres précis ?
S.B. : Je ne sais pas si je comprends bien la question. Si le cinéma français doit prendre en compte un genre à proprement parler puis simplement s’inscrire dans un genre, moi je pense que ça, ça a déjà plutôt été fait et moi ce n’est pas les choses qui m’excitent le plus, après, par contre…

SdU : Le mélange des genres ?
S.B. : Voilà, le mélange des genres, je trouve ça absolument passionnant, et c’est vrai qu’on est plus habitué à trouver ça dans le cinéma américain que dans le cinéma français, et je trouve ça vraiment regrettable. Moi, en tout cas, vraiment, à la base de ce projet, j’avais envie de ça : c’est ce qui m’intéresse le plus ces dix dernières années dans le cinéma indépendant américain par exemple, dans la littérature aussi ; cette capacité à mélanger comme ça, à ne pas être circonscrit dans un seul genre, et de pouvoir advenir dans ce qui est par exemple une comédie – parce que c’est souvent à la base le cinéma indépendant américain étant revendiqué comme des comédies – de faire advenir comme ça le drame – ceux que les Américains appellent la « drame-comédie » je crois, ou la « dramédie ». Ça me passionne, pour moi ça c’est une écriture complètement nouvelle et excitante et une espèce de revitalisation de l’écriture cinématographique, du récit aussi, de la narration. Dans 2 automnes, 3 hivers, il y a un extrait d’un film de Judd Appatow – qui est, je crois, mon préféré de Judd Appatow, qui s’appelle Funny People, – même si Judd Appatow n’est pas un auteur que je vénère totalement. Ce n’est pas un film totalement parfait, mais il y prend un risque fou, qui est, dans un cadre de comédie, parler de la mort, de l’échec artistique, de parler à la fois de choses très drôles et de choses très belles et très émouvantes – je crois que c’est ce qui m’intéresse le plus dans les écritures contemporaines.

SdU : L’écriture est importante dans le film, j’y ai été sensible. J’ai par exemple pensé à La Délicatesse de David Foenkinos : on a tout à coup le menu mangé par les personnages dans un restaurant, au sein de la narration ! Avez-vous eu des références littéraires ?
S.B. : Je lis plutôt beaucoup, enfin j’ai des périodes où je lis beaucoup en tout cas. Avant 2 automnes 3 hivers, plutôt la littérature américaine, que je connaissais assez mal, et j’ai découvert des auteurs – même si ça peut être assez éloigné du film – mais un auteur comme Philipp Roth, j’ai découvert toute son œuvre dans un temps très, très court. Un auteur aussi plus expérimental, qui est décédé il y a quelques années, qui s’appelle David Forster Wallace, qui a écrit des livres assez incroyables et qui travaille beaucoup sur l’arborescence – qui quitte le récit pour aller ailleurs. J’aime bien les auteurs qui considèrent la littérature comme un objet expérimental et il y a un auteur aussi plus ancien, un auteur allemand que j’ai découvert il y a quelques années, qui faisait des espèces de listes de portraits de ses personnages, etc. Ce sont des auteurs qui travaillent beaucoup sur l’arborescence. 2 automnes est de manière évidente très « littéraire », et « narratif ». En France, il y a des auteurs que j’aime beaucoup – comme Echenoz. Pour 2 automnes, on a aussi parlé de quelqu’un comme Perec, par rapport à un texte dont j’ai oublié le nom mais où il s’agit d’épuiser un espace (nldr : La vie mode d’emploi). C’est aussi une expérience qui m’a touché et nourri.

SdU : Dans le film, il y a des références au cinéma (Judd Appatow, Alain Tanner), des références à la peinture (avec Munch, à la fin), et il y a aussi des références à la variété française – à travers, par exemple, la chanson « Le Chasseur » de Michel Delpech, présente dans le film. Y avait-il une volonté de dé-hiérarchiser références savantes et populaires ?
S.B. : Complètement. C’est un très bon mot pour expliquer ça, c’est exactement ça en fait. Plus que des références, je voulais que le film soit nourri de citations. C’est quelque chose qu’on voit assez peu dans le cinéma français, alors que le cinéma américain n’a aucun problème avec ça. Je trouve ça un peu triste dans le cinéma français, de mettre sous le tapis, de cacher, comme si les idées venaient comme ça de façon assez magique ; alors que ça fait partie de la vie, et en tout cas ça fait partie de la vie des personnages que j’avais envie de montrer, c’est-à-dire que ce sont des gens qui ont fait des choix dans lesquels la culture a une place prépondérante. Moi, tous mes amis voient des films, lisent des romans, vont au théâtre ou voir des spectacles vivants, et j’aurais trouvé ça absurde – dans l’ambition de traiter de trois ans de la vie de ces personnages – d’oublier ça, donc moi ça me semblait absolument naturel que ça ait sa place dans le film. Pour définir l’âme d’un personnage, c’est beaucoup plus signifiant pour moi de dire qu’un personnage écoute Joy Division ou Jeff Buckley, ou aime Alain Tanner, que de rentrer dans un espèce de descriptif psychologique un peu laborieux. Je trouve qu’on dit beaucoup en disant ce qu’on aime, en faisant dire à un personnage ce qu’il aime. Après, tu parlais de dé-hiérarchisation, et moi ça m’a beaucoup intéressé, quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts – comme les personnages du film – il y a un livre qui m’a beaucoup marqué, un livre de Guy Scarpetta qui s’appelle L’impureté, et où il parle exactement de ça. Il citait je crois Johnny Hallyday et Malevitch, qu’on puisse à la fois aimer Johnny Hallyday et Malevitch, et ça m’a toujours énormément plu qu’on puisse affirmer ça. Donc, effectivement, dans le film, il y a une chanson de Michel Delpech – qui est une chanson absolument dingue, d’un kitsch absolu, qui parle d’un type qui est avec son épagneul dans la campagne et qui va tirer sur des oies sauvages ; et en même temps ce titre m’a toujours ému profondément, comme on peut être ému par des choses très anecdotiques, très futiles, et très éloignées de soi … J’ai toujours détesté cette idée de la chasse en plus (rires), enfin je viens d’une région où il y a beaucoup de chasseurs, et cette mentalité m’a toujours énormément gêné et déplu. Et pourtant je trouve cette chanson bouleversante, j’y trouve une espèce de naïveté que la variété française utilise sans complexes, et j’aime bien ça ! Et, pour moi, c’est une chanson qui retentit aussi avec une chanson de Dominique A, qui s’appelle Le courage des oiseaux, que j’avais utilisée dans un film précédent, qui est une autre chanson en apparence très naïve, qui dit des choses en apparence très simples – comme, un peu, je pense, la littérature pour enfants – qui peut dire des choses très belles en employant des références très simples, très immédiates, mais de manière assez indirecte.

SdU : Vous vous inscrivez quand même, si on devait vous mettre une étiquette, dans un « cinéma d’auteur ». Est-ce que vous pensez que le cinéma d’auteur devrait être moins élitiste, plus populaire ?
S.B. : C’est une question très difficile, parce que je trouve que ce qu’on vit en ce moment dans le cinéma français c’est que, sous des couverts de cinéma exigeant, il y a une certaine forme d’académisme, qui me terrorise presque plus que la comédie franchement assumée et à vocation totalement populaire. Je suis presque plus dérangé par un académisme du cinéma d’auteur que les films qui sont faits pour ce qu’ils sont – un « pur divertissement ». C’est ce qu’on a voulu prouver avec le mode de fabrication de 2 automnes, avec le producteur, qu’on pouvait faire un film exigeant, très personnel, et ayant l’ambition de s’adresser à un public très large, parce que les thèmes qu’il aborde et la façon dont il les aborde me semblent universels. En tout cas, 2 automnes, 3 hivers est un film qui va totalement vers les gens et qui engage le spectateur dans une relation que j’estime être intelligente et respectueuse, voilà. Je trouve que la plupart des films – les grosses comédies comme un certain cinéma d’auteur académique et policé – manquent énormément de respect envers le spectateur.

SdU : Alors, justement, par rapport à ça, vous vous montrez quand même assez moqueur vis-à-vis d’Eugène Green dont vous citez Le Pont des Arts. Est-ce que c’est un cinéma que vous essayez d’éviter ?
S.B. : Ah, non. C’est marrant que tu aies vu ça, parce qu’il n’y a pas trop d’ironie pour moi, enfin c’est Le Monde Vivant, en fait qui est montré dans le film, c’est un extrait du Monde vivant. Après, c’est une scène comique, mais, non, moi, justement, je suis plutôt respectueux de ce qu’il est arrivé à faire. Moi, j’adore l’humour d’Eugène Green par exemple, et Eugène Green c’est quelqu’un que je connais – assez bien – qui, au moment où j’ai commencé à faire des films, a été quelqu’un qui m’a soutenu, qui a été très présent, et quand j’ai commencé à envisager 2 automnes, 3 hivers – avec ce rapport très frontal à la caméra, et cet engagement du comédien vis-à-vis du spectateur – j’ai beaucoup pensé à Eugène et à ses films, à ce qu’il fait par exemple avec le champ/contre-champ, à la façon dont il met la caméra au cœur de l’échange, et ses textes qu’il a écrit sur la façon dont le cinéma pouvait rendre compte de la présence des êtres. C’est pour le coup vraiment plutôt un hommage que je voulais faire, et dans le film les personnages disent aussi ce qu’ils doivent à cette expérience de cinéma faite une après-midi dans cette salle du Quartier Latin. Moi, j’ai eu des expériences comme ça avec les films d’Eugène, très émouvantes et très fortes.

SdU : D’accord. À part Judd Appatow quelles sont vos autres références en termes de comédie ?
S.B. : Il y a deux autres auteurs que j’ai découverts assez récemment et qui ont aussi été assez peu montrés en France. Ce sont deux frères qui s’appellent les frères Duplass, que je cite souvent… Ils ont fait deux films – un film que j’aime beaucoup qui s’appelle Cyrus, qui était sorti en France, avec le comédien de Judd Appatow dont j’ai oublié le nom, le comédien obèse et qui est un film assez incroyable justement, qui mélange la comédie et des choses absolument émouvantes, dramatiques, des rapports humains entre des personnages qui sont d’une force, vraiment, assez rare ; et ils ont fait un second film qui n’est jamais sorti en France, qui s’appelle Jeff Who Lives at Home, qui est un film avec une écriture incroyable, d’une simplicité déconcertante, qui est un film que je conseille chaudement de découvrir. Après j’aime beaucoup les tentatives de Wes Anderson – dont je n’aime pas tous les films, mais j’adore par exemple son dernier (nldr : Moonrise Kingdom), qui, pour moi, est son grand film, en fait. Après, j’aime le comique qui passe par le langage aussi, donc un film comme La Salamandre, par endroits, est très, très drôle, en fait, et dit des choses très, très belles. J’aime aussi beaucoup le comique qu’on peut trouver chez Eustache, chez Rohmer, enfin voilà j’aime ces cinéastes qui ne sont pas à proprement parler des cinéastes comiques mais j’adore quand ils s’y confrontent, en fait. Après, dans 2 automnes, il y avait vraiment cette ambition de faire une comédie, moi je la définis – parce que je n’ai pas trouvé mieux – comme une “comédie romantique”, mais je tiens à cet intitulé, parce que je pense que par le rire on peut vraiment faire passer énormément de choses. Et ce que je combats et ce que j’ai toujours combattu avec 2 automnes, c’est un comique qui serait cynique en fait – c’est le comique que je déteste, une espèce de comique sans vergogne, avec une posture de jugement – ça, je déteste.

SdU : Je vais vous demander d’approfondir quelque chose dont vous aviez un peu parlé lors de l’avant-première, c’est le parrainage d’Alain Resnais. Et puis, après, une question sur le côté « Bref », qu’on retrouve un peu dans le film, aussi.
S.B. : Alors, effectivement, Resnais, je pense que c’est le cinéaste français qui m’intéresse le plus, j’ai vu tous ses films et Mon oncle d’Amérique, que je revois très souvent, est un film de chevet pour moi. Alors, pourquoi Resnais ? Parce que chaque film de Resnais est un pari de cinéma, il y a un enjeu formel, un pari formel. Dans tous ses films il y a quelque chose, une proposition. Et, aussi, ce que j’aime beaucoup chez Resnais, c’est son rapport au rire, au comique, au jeu, au ludique. J’aime bien relire ses interviews, j’aime bien sa façon de travailler – je ne connais peut-être pas assez l’histoire de tous ses films, mais en tout cas pour Mon oncle d’Amérique, il disait qu’il dressait des portraits de chacun de ses personnages, des espèces de biographies de la naissance à l’âge du personnage, et je trouve ça, par exemple, fantastique – parce que, par exemple, dans ma façon de travailler – là, j’ai écrit un scénario – j’éprouve le besoin d’écrire énormément. Mes premières versions font souvent 200-250 pages, c’est-à-dire que je n’écris jamais de traitement, je n’aime pas du tout – je trouve ça trop contraignant et dangereux pour l’invention en fait, l’invention des personnages, de la forme. Donc j’écris énormément, et j’ai besoin de ça, pour après gommer, creuser et ne garder que l’essentiel. J’ai besoin de savoir énormément de choses sur le comportement des personnages : par exemple j’ai besoin de savoir comme s’il y a une discussion dans un bar, ce qui va se passer dans la rue au moment où le personnage sort du bar et va jusqu’à l’appartement d’un ami, j’ai besoin de raconter ce qui se passe sur le parcours. Après ça ne sera pas dans le film, mais je sais que ça nourrira énormément la manière dont je mettrai en scène la scène de l’appartement. Et j’aime bien ça chez Resnais, parce que chez Resnais je vois tout le temps le off, le hors-champ. Et étonnamment j’ai vu il y a deux jours le film des frères Coen (nldr: Inside Llewyn Davis) que je trouvai remarquable aussi pour ça : il y a plein d’endroits dans le film des frères Coen où des choses, des événements sont évoqués, et on n’y revient jamais. Ça n’a pas de sens vraiment narratif, ça ne fait pas avancer le récit ; pour autant ça construit le personnage. Et c’est très beau, c’est juste des petits détails glanés comme ça et qui rendent le personnage absolument bouleversant.
Après tu m’as interrogé, sur une série comme Bref. J’ai beaucoup de respect pour cette série, j’aime beaucoup le ton. On parlait de l’humour que j’aime, Bref fait partie du registre de l’humour que j’aime. En plus on retrouve le côté chapitré de 2 automnes qui – ça on ne l’a pas encore dit – est chapitré en cinquante chapitres.

Propos recueillis au café Lou Pascalou, le mardi 12 novembre 2013, par Matthias Turcaud. Les questions marquées d’un astérisques ont été ajoutées ultérieurement, suite à un échange e-mail.

Soyez social, partagez !

Prenez le temps de lire aussi...