Thomas Arslan: “Souvent, on freine l’imagination du spectateur de manière inutile”

Lorsqu’il discute avec le public autour de ses films, Thomas Arslan dit et redit à chaque fois avec simplicité et sincérité sa joie d’être là, et répond, avec patience et précision, à toutes les questions et interventions du public. Le cinéaste allemand manifeste une grande humilité et parle beaucoup de contraintes budgétaires et de problèmes techniques – peut-être même plus souvent que de partis-pris esthétiques, d’intentions ou d’idées d’auteur ! L’abondance de plans fixes et la presque absence de travellings dans son film Ferien (Ferien, chronique d’un été, 2007) serait ainsi – à l’entendre – avant tout due à un budget très serré et à des rails défectueux… Pourtant, derrière cette modestie exemplaire et cette posture d’humble artisan sans prétention se cache un artiste précieux doté d’une admirable capacité de renouvellement. Aucun de ses films ne ressemble vraiment à l’autre – tout en gardant une ligne esthétique semblable -, mais il n’empêche que Le Beau Jour est un film sentimental “à la Rohmer” et À l’ombre un film noir rempli de “durs à cuire”. De surcroît, il semble faire toujours mieux, puisque Gold, son dernier film en date, sorti en juin de cette année sur les écrans français et qu’on vous recommande fortement de regarder, était un véritable bijou de précision et d’efficacité, tant en termes d’écriture et de mise en scène que d’interprétation. 

Thomas Arslan

Place maintenant à un entretien que la figure de proue de ce festival a bien voulu nous accorder entre deux rencontres avec le public. On vous laisse admirer la concision et la belle simplicité du Monsieur, qui n’emploie jamais un mot de trop et ne fuit rien tant que le verbiage et le bavardage inutile – ce qui, à vrai dire, est bien appréciable. Par ailleurs, laissez-nous vous recommander chaudement l’ensemble de ses films ! Et bonne lecture.

Sortie d’Usine : Pourriez-vous nous dire quelque chose sur votre rapport à la France et au cinéma français que vous semblez aimer (nldr: pendant la présentation de son “film noir” À l’ombre, Arslan citait Melville et Becker, Le Beau Jour cite explicitement Rohmer et implicitement Pialat) ?
Thomas Arslan : Oui, alors je l’ai découvert assez tôt en tant que spectateur, et beaucoup de films ont eu beaucoup d’influence sur moi. On peut remonter à loin : en commençant par Jean Renoir jusqu’à la Nouvelle Vague, Maurice Pialat, Jacques Doillon, Jean Eustache. Tout ça, ce sont des films qui m’ont beaucoup impressionné et qui m’accompagnent encore aujourd’hui. Dans cette mesure, on peut dire qu’il y a eu – et qu’il y a encore – un grand intérêt de ma part pour ce cinéma-là. Après, dans quelle mesure ces films m’ont marqué, je pourrais difficilement le dire moi-même – des observateurs extérieurs pourraient mieux en juger. En tout cas, ces films-là étaient essentiels pour moi en tant que specateur; ils étaient très importants et le sont encore. A la Dffb à Berlin (nldr: école de cinéma dans laquelle Th. Arslan a étudié) ils constituaient un objet d’analyse important. On les regardait, on en parlait…

SDU : Comment en êtes- vous venu à faire des films, est-ce une vocation qui est venue très tôt ?
T.A. : Non, ce n’est pas venu “très tôt”. Je ne pourrais pas le dater exactement… Lorsque j’ai fini mon école, je m’étais dit que je voudrais bien faire ça, mais avant ce n’était pas très clair. A l’âge de 15-16 ans j’avais commencé à aller de plus en plus régulièrement au cinéma, et j’ai vu plusieurs films un peu par hasard – Bresson, Godard, Eisenstein, et consorts. Ca m’a intéressé de plus en plus, d’abord en tant que spectateur enthousiaste. Ça a tout simplement éveillé chez moi l’envie de faire moi-même des films.

SDU : Mais vous aviez quand même assez tôt des goûts relativement ciblés ! Eisenstein à 15 ans !
T.A. : Non, ça je l’ai vu plus tard. Non pas du tout, en fait, j’étais entre guillemets un spectateur “normal”. Je ne vivais pas dans un environnement spécialement cinéphile, je voyais toutes sortes de choses : Terence Hill – Bud Spencer, etc. Il y avait à l’époque, dans ma ville natale, Essen, un certain ciné-club dans un cinéma, qui avait un certain programme, que je suis allé voir plus ou moins par hasard, et c’est seulement à ce moment-là que j’ai vu d’autres films qui m’ont ouvert les yeux sur tout ce qui est possible de faire au cinéma, quels moyens d’expression il a, les différents ; et cela, ça m’a tout simplement fasciné.

SDU : Qu’est-ce qui vous plaît le plus au cinéma?
T.A. : Le travail que je préfère est en fait le montage, lorsque toute la matière filmique est devant soi, qu’on a déjà tourné, que le tournage avec son côté social est derrière. Et ça c’est en fait le stade de travail qui me procure le plus de joie à vrai dire: lorsque l’on constitue le film petit à petit et qu’on découvre ou redécouvre le rythme du film.

SDU : À l’ombre est votre version du film noir, Gold votre version du western…
 T.A. : Non, je ne dirais pas ça comme ça…

SDU : Mais on pense à ces genres lorsqu’on voit vos films.
T.A. : Oui.

SDU : Vous considérez-vous un peu comme un Tarantino qui essaie de s’approprier différents genres cinématographiques qu’il a aimés, ou non ?
T.A. : Non, pas du tout. C’est très différent. Chez Tarantino – entre parenthèses, je ne trouve pas ça du tout forcément mauvais -, mais il y a chez lui cette culture excessive de la citation, qui, moi, ne m’intéresse pas tellement en fait. C’est sûr que l’on peut penser à certains modèles d’inspiration, je connais évidemment aussi beaucoup de films en ce qui concerne ces genres, mais j’essaye de ne pas – comment dire – de ne pas aboutir à un détournement ironique. Ca ne m’a intéressé ni pour À l’ombre ni pour Gold. J’essaye plutôt de regarder ce qui est possible aujourd’hui, ce que l’on peut encore raconter en rapport avec les genres. Cela dit, À l’ombre est pour moi bien plus un “film de genre” que Gold, qui est plutôt pour moi une sorte de “néo-western”. Ce n’était pas l’idée première de tourner un western; ça s’est développé avec le thème de la ruée vers l’or et ces personnages d’immigrés allemands. C’est aussi situé à une période qui vient après celle à laquelle se passent les westerns classiques (nldr: 1898); donc ça ne peut pas vraiment être un western classique…

SDU : Dans Gold, le personnage d’Emily Meyer, joué par Nina Hoss, est la seule qui survit dans un monde d’hommes. Dans Le Beau Jour (Der Schöne Tag), une femme joue également le rôle principal, et, dans À l’ombre (Im Schatten), le personnage interprété par Karoline Eichhorn (nldr : Dora Hillmann, l’acolyte de Trojan/Misel Maticevic) ne joue pas non plus un personnage très “typé” ou usuel. Que vous inspire la qualification “féministe” – en rapport avec vos films ?
T.A. : Je trouve ça un peu trop programmatique – je n’ai rien contre, bien sûr -, mais je ne sais pas si je décrirais mes propres films comme ça. J’essaie de construire mes personnages de façon à ce qu’ils aient aussi d’autres facettes, qu’ils ne soient pas simplement des personnages programmatiques censés illustrer une thèse. En même temps, j’essaie bien sûr de prendre les personnages de femmes autant au sérieux que les personnages d’hommes – évidemment; mais il ne s’agit pas pour moi d’avoir une femme – comment dire – “emblématique”, car cela fait aussi partie des clichés dont la télévision nous bat sans cesse les oreilles. J’essaye simplement de prendre mes personnages au sérieux – avec toutes leurs différentes facettes et leurs différents aspects – et, de ce point de vue-là, j’ai été intéressé dans Gold par ce personnage qui a donc une certaine force de conservation, une certaine obstination, et en même temps qui n’est pas tellement obsédé par ce “but” (nldr: la recherche d’or dans le Klondike) comme les autres, arrive à agir différemment, et ainsi, aussi, à finalement survivre.

SDU : Même si on pense qu’elle continue à chercher à la fin, en tant que spectateur…
T.A. : Oui, oui, bien sûr, l’histoire n’est pas complètement terminée, mais en même temps le personnage a déjà réussi quelque chose – laisser derrière elle la vie qu’elle ressentait comme insupportable – ce changement, ce procès s’est déjà achevé dans le film, elle est devenue une autre personne. Pour moi, ce n’est presque plus central si elle trouve de l’or ou non.

SDU : On parle relativement peu dans vos films. Etes-vous d’accord avec le proverbe “La parole est d’argent, le silence est d’or” ?
T.A. : Oui, parfois…, mais, parfois, aussi, non (rires). C’est difficile ; il y a aussi des moments, où cela est bien, également, lorsque les gens parlent beaucoup, mais cela ne me correspond pas trop, probablement. Généralement, lors du travail sur mes propres films, je privilégie une utilisation assez laconique du langage et je préfère que mes personnages parlent plutôt peu que beaucoup.

SDU : Est-ce aussi lié au fait que vous ayez une grande confiance dans la force d’expression de vos images ? Ainsi que la musique, qui joue également un rôle important dans vos films ?
T.A. : Oui, c’est aussi lié au fait que plus un personnage parle, plus il s’explique – on peut également jouer avec ça, avec ces essais d’explication qui ne concordent pas avec l’intrigue, comme le fait par exemple Rohmer -, mais il se trouve que j’ai d’autres préférences, et j’essaye de trouver une forme filmique où, en effet, comme vous dites, les paroles auraient le même statut que l’image ou le son, et où le dialogue ne viendrait pas s’imposer, comme ça, au premier plan.

SDU : Et est-ce que c’est un critère après – quand vous choisissez des acteurs – qu’ils aient un langage corporel développé, comme le dialogue est réduit, parcimonieux ?
T.A. : Oui ; fondamentalement c’est important au cinéma – que l’on parle peu ou beaucoup. Je trouve une certaine présence physique indispensable, parce que sans cela on n’existe tout simplement pas en tant qu’acteur devant la caméra, on glisse – c’est élémentaire… Et c’est bien sûr important pour moi – tant, d’ailleurs, pour les acteurs professionnels que pour les acteurs non-professionnels – et j’essaie bien sûr d’y accorder de l’attention lors du casting.

SDU : À propos casting, on a l’impression que vous avez une certaine “troupe d’acteurs” – Uwe Bohm, Rainer Bock, etc – qui reviennent dans plusieurs de vos films. Y a-t-il avec les années une complicité qui s’est construite entre vous et ces comédiens-là ?
T.A. : Oui, en fait il n’y en a même pas tellement qui apparaissent dans plusieurs films, mais je trouve cela bien sûr précieux lorsque l’on peut poursuivre un travail à partir de bases déjà établies – et cela vaut aussi pour l’équipe, cela vaut pour la caméra, les costumes, le son. Ça ne doit pas toujours être ainsi – parfois l’on veut aussi essayer une nouvelle constellation – mais cela aide quand on peut travailler sur un travail commun fait en amont, il y a des bases solides à partir desquelles on n’a plus besoin de discuter éternellement, encore et toujours.

SDU : Et comment en êtes-vous venu à Nina Hoss, qu’on a déjà pu voir, par exemple, chez Petzold (nldr: Christian Petzold, réalisateur entre autres de Barbara, sorti sur les écrans français en juin de l’année passée, juin 2012) ?
T.A. : Oui, je connais Nina Hoss grâce à beaucoup de films, aussi grâce au théâtre – donc pas seulement grâce à Christian Petzold – et je trouve que c’est une très bonne actrice, très précise aussi, et je l’avais en tête assez tôt en écrivant Gold ; je me suis dit qu’elle pourrait être la bonne actrice pour interpréter ce personnage – c’est comme ça que c’est venu.

SDU : Et pour vos scénarios avez-vous également des influences littéraires ? Vous inspirez-vous aussi de livres ?
T.A. : C’est variable – pour certains films oui, pour d’autres non. Pour À l’ombre, il y avait des films, mais aussi des livres que j’ai lus en amont, ces romans dits “hard boiled” de Richard Stark ou Garry Disher, un auteur australien chez qui des professionnels du crime sont mis au premier plan. Là, je me suis attelé à leur lecture de manière ciblée, mais cela n’est pas le cas pour tous mes films. Pour Gold, c’étaient plutôt des journaux de bords – donc pas vraiment de la “littérature” proprement dite -, plutôt, en l’occurrence, des journaux de bord de gens qui ont participé à cette ruée vers l’or : j’en ai lu un certain de nombre, et beaucoup de détails sont venus s’intégrer dans le film ; mais cela ne se passe pas ainsi pour chacun de mes films.

SDU : Ce que j’ai bien aimé dans Gold aussi, c’est que des événements importants, voire centraux, du film (la jambe condamnée de Gustav Müller/ Uwe Bohm que l’on arrache…) se déroulent hors champ. Pensez-vous que dans ces cas-là le son peut remplacer l’image ?
T.A. : Pas remplacer, mais compléter, en tout cas. Souvent, je crois qu’on freine l’imagination du spectateur de manière inutile quand on montre tout. De manière générale, je préfère les films qui font plus confiance à la faculté d’imagination du spectateur. Quand nous est laissée encore une marge pour imaginer des choses et que pas touts les détails nous sont servis pré-mâchés, je trouve ça quand même important, oui.

SDU : Et avez-vous en ce moment un nouveau projet, dont vous pourriez nous toucher un mot ?
T.A. : Je suis actuellement en train d’écrire. Ça va encore un peu dans différentes directions, c’est pour ça que ce n’est pas encore vraiment racontable, mais en tout cas, j’essaie en ce moment de développer un nouveau projet, oui (sourire).

Propos recueillis au cinéma L’Arlequin”, le dimanche 6 octobre 2013. Traduits de l’allemand par Matthias Turcaud. Remerciements chaleureux à Thomas Arslan, Gisela Rueb du Goeth-Institut de Paris, Maike Schantz de “German Films”, le Cinéma “Arlequin”.

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