Entretien avec Justine Triet autour de La Bataille de Solférino : « un film sur la norme » 

“NOUS JOUONS LE ROLE DE NOTRE VIE PLUS OU MOINS BIEN”

C’est au café « Tonnerre Brest » en face de la Gare du Nord que nous rencontrons une Justine Triet qui, bien que malade, affamée et non maquillée consent bien gentiment à se laisser interviewer pendant une bonne quarantaine de minutes. Si elle ne veut pas qu’on la filme, la jeune réalisatrice se livre cependant avec une liberté et une facilité dont on ne pourrait assez la remercier. Loin des entretiens policés où les interviewés préparent à l’avance des réponses téléphonées, ici règne une ambiance décontractée où le tutoiement est de mise, mais aussi où quelques mâchements de frites viennent rendre le tout encore un peu moins solennel et encore plus vivant.

Par ailleurs, en plus d’avoir le droit à cette rencontre très agréable et privilégiée, cette interview de redire notre affection pour un film dont il nous semble important de rappeler les qualités, à l’heure où l’on n’entend plus parler que de La Vie d’Adèle, la Palme d’Or d’Abdellatif Kechiche. Le film a beau être à la hauteur de tout le concert de louanges dont il fait l’objet, il reste qu’il ne doit pas faire oublier les autres pépites de la rentrée . Pour ceux qui l’auraient raté, notez qu’il est encore à l’affiche dans quelques salles de province (Dax, Grenoble, Mulhouse…) et de Paris (les MK2 Beaubourg et Parnasse, L’Etoile…) !

Photographie : Cédric Sartore.

Photographie : Cédric Sartore.

Sortie d’Usine (Matthias Turcaud) : Bonjour Justine Triet.

Justine Triet : Bonjour.

Sortie d’Usine : Vous avez fait des courts-métrages, puis un long-métrage. Comment avez-vous vécu ce passage, est-ce que ça a été un passage difficile ?

Justine Triet : Non.

Sortie d’Usine : D’accord. Vous avez une formation en école des Beaux Arts : qu’est-ce que ça vous a apporté par rapport au cinéma ?

Justine Triet : J’ai fait des études pour être peintre, je ne pensais évidemment pas devenir réalisatrice. Je ne me sentais pas légitime de faire ce métier même si, à force de manier des caméras vidéos pourries entre 2000 et 2010, on y vient progressivement, au cinéma. donc j’y suis venue petit à petit. Aux Beaux-Arts, Je crois que j’ai tout de suite pensé que ce je pouvais faire de mieux c’était de voler des choses. je sortais de l’école et j’allais voler des images, dans la rue. j’ai donc commencé par faire des sortes de documentaires à ma façon.

Sortie d’Usine : Mais, spécifiquement, les Beaux Arts, la peinture, qu’est-ce que ça a provoqué ? Est-ce que ça t’a rendu plus sensible à l’image (ndlr : glissement vers le tutoiement, gentiment accepté par Justine Triet) ?

Justine Triet : Paradoxalement, je crois que le fait d’avoir été obsédée par le cadre aux Beaux-Arts, m’a complètement libérée de ça aujourd’hui. Un peu trop peut être ! Car je vais y revenir pour mon prochain film. Je suis restée presque 6 ans aux Beaux-Arts, et franchement au moins 3 ou 4 ans à tout essayer, et on ne peut pas s’en foutre de la manière de filmer/photographier, les gens passent leur temps à se masturber sur tout, à conceptualiser le moindre geste, tout doit être justifié. Pendant longtemps j’étais obnubilée par comment cadrer, déjà parce que je peignais, je dessinais beaucoup. Je me suis enfermée dans une obsession de la maitrise du cadre, de l’image : je pensais que pour le documentaire encore plus que la fiction, l’une des façons de ne pas faire de la télé c’était de maitriser super bien le cadre, ce qui en documentaire, est plus difficile. Je cadrais sur pied systématiquement et uniquement des plans larges. Et, à un moment donné, j’en ai eu marre et je me calmée avec ça, parce que je me rendais compte que j’accordais moins d’énergie au sujet qu’à la forme. C’est comme quand on est dans une espèce de croyance radicale, mais on se rend compte finalement que c’est ridicule, parce qu’on en oublie l’essentiel : ce qui se passe dans le cadre et ce qui se raconte. Je crois que j’étais très frustrée dans cette école, mais ce qui a été très bénéfique pour ma sortie, car je me suis sentie pleine de tout ce que je gardais en moi depuis beaucoup d’années.

Pour La bataille, je crois que c’est simple, il s’agissait de se demander « qu’est-ce que tu prends comme risque au tournage pour obtenir ce que tu veux ? » et « qu’est-ce que tu cherches, finalement ». Moi, je cherche des choses qui sont tellement dépendantes d’accidents et de choses in-maîtrisables, même si je fabrique ça. Je mets en scène des éléments qui vont, soit « clasher », soit « ripper », soit s’épouser, même si c’est très écrit. Du coup, à un moment donné, j’ai parfois délaissé la caméra : ce qui fait d’ailleurs que l’image de mon film est imparfaite. Je suis très fière des plans fixes, sur pieds, mais je trouve que certains plans à l’épaule sont assez laids. et puis il n’y a pas assez de plans larges… Ce n’est pas du tout la faute du chef op Tom Harari, qui travaille très bien – et dans des conditions speed/timing etc, il s’agit de l’attention que j’ai délaissée à un moment donné parce que pour moi le plus important c’est que, dans le cadre, il y ait quelque chose, que quelque chose se passe. Alors pour mon prochain film, ce que j’aimerais réussir à faire, c’est à maîtriser davantage l’image, parce qu’il y a des choses qui m’ont un peu déçues, certaines scènes auraient pu être tellement plus belles. Encore une fois c’est un reproche que je ne me fais qu’à moi même – je tiens à le redire, Tom a été super.

Sortie d’Usine : Sinon j’ai été très impressionné par le scénario, qui m’a paru très riche, très complexe – mélangeant la sphère privée et publique – et je voulais demander s’il y avait eu plusieurs moutures, plusieurs versions du scénarios, et comment s’est passée l’écriture ?

Justine Triet : Oui, il y a eu plusieurs versions, et, de manière évidente, il a fallu m’adapter à ce qui allait se passer, que je n’avais pas prévu. Mais, finalement, quand on voit le scénario maintenant, en fait c’est très proche de ce que j’avais écrit.

Sortie d’Usine : Et c’est venu facilement ? En un jet ?

Justine Triet : Presque. En fait je pense aux scènes avant de voir la structure dans son ensemble. j’entends les acteurs parler (dans ma tête), et je retranscris les dialogues. J’invente  – bien sûr – mais ça passe par l’imagination de la scène que j’entends et que je retranscris ; ensuite la structure vient, progressivement ; mais ça part d’abord de situations. C’est venu comme ça ; au début c’était très bordélique, donc les gens qui lisaient disaient « c’est bien, mais les personnages sont trop durs», parce que la ligne c’était :  un ex violent dans la foule, une journée, cette journaliste, leurs enfants, il l’empêche de travailler, le compte à rebours avant 20h, il enlève les enfants…Progressivement, les choses se sont déployées et précisées, mais ça a été 8 mois d’écriture. C’est un film que j’avais besoin de – enfin c’est un peu con de dire ça, parce que tous les réalisateurs disent ça – mais que j’avais vraiment besoin d’écrire, et de faire, quoi. je voulais que ce soit un drame sans cesse désamorcé par l’humour. J’avais en tête la musique du film, mais je ne pensais pas par exemple qu’on parlerait autant des élections, même si c’est très important. Pour moi ce n’est pas ça le cœur du film ; ce qui est intéressant dans La bataille, c’est que ça résonne, c’est une caisse de résonance en fait. Ça jette un coup d’oeil différent sur l’histoire de ces gens, comme regarder quelque chose d’un autre angle. Ça donne au spectateur un regard différent sur ce qu’on voit de ce couple : tout à coup on les voit exister dans cette ville, perdus dans cette ville et dans cette masse de gens. Mais je raconte tout ça maintenant que j’ai le temps de penser, d’analyser les choses, mais c’est un peu des conneries, parce que lorsque j’ai écrit le film je ne travaillais pas de manière ultra-théorique mais beaucoup plus intuitivement.

Sortie d’Usine : Très bien, d’accord. Et comment est-ce que ça s’est passé au niveau de la production, de la recherche d’aides financières ; quel était le budget de ton film ?

Justine Triet : Je travaillais déjà avec Emmanuel Chaumet, donc il a tout de suite voulu partir dessus. Sinon, le budget du film c’est 700 000 euros, je crois. Mais on est parti en pensant qu’on aurait seulement 100 000 euros – de Sofica, et Ciné Plus. Ciné Plus ça a été les premiers à être dessus – c’est important de le dire, parce qu’ils se sont engagés sur un film qui n’avait rien.

Sortie d’Usine : Donc, il y a eu de bonnes surprises. Tu pensais que ce serait un film « pauvre », et puis, finalement… ?

Justine Triet : Non, je ne me suis pas dit que ce serait un film pauvre, puisque lorsque j’ai commencé à écrire je pensais que ça donnerait envie, quand même. Il faut y croire un peu. Et puis ce n’est pas ça la chose la plus importante, de savoir tout ça, parce que je crois que le film a eu le minimum pour se faire (même avec le CNC), mais que ça aurait été beaucoup mieux s’il avait eu beaucoup plus d’argent. Il faut arrêter avec le mythe que c’est cool de tourner avec rien, c’est pas vrai, c’est pas cool, c’est contraignant et fatiguant. Après, j’ai conscience que personne ne m’aurait suivie avec ce projet, donc je suis heureuse de l’avoir fait. Mais j’aurais bien aimé que les chaines de télés (en dehors de Ciné +) s’engagent, Canal, Arte… Maintenant on s’en fout, ce qui compte c’est que j’ai essayé de parler de quelque chose qui concerne je crois pas mal de gens, de regarder des personnages se battre avec le réel comme ça. Je pense que c’est ça qui porte le film – contrairement à ce qu’a dit la presse « elle a fait un film avec ses potes, elle adore ses potes – elle ne fait rien que filmer des impros », ce n’est pas vrai. Tout était très écrit. Mais c’est comme les conneries du genre “c’est un film d’acteur”. Que veux tu répondre à ça ?

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Photographie : Cédric Sartore

Sortie d’Usine : Donc, vas-y, parle-nous de ce qui te paraît essentiel dans ton film !

Justine Triet : Je pense que c’est un film qui parle de la norme « Où est la norme ? », « Qui est normal ? ». Certaines personnes me disent « C’est super, ça me rassure », et d’autres me disent « ah c’est horrible, ces gens sont monstrueux, ça me fatigue ce film d’hystéro !!! ». Je pense que ça reflète bien ce que j’ai voulu dire, à un moment donné, tout dépend : où est le curseur ? Parce que c’est ça que je trouve complètement étrange depuis que je montre le film, je réalise à quel point les gens ont un avis très différent sur ce que serait quelqu’un d’anormal. Entre ceux qui disent « C’est horrible, ils sont fous les gens dans ton film », et les autres « c’est une famille normale, on a tous vécu ça un jour, on se calme, tout ça est très banal ».  Ce qu’il y a d’intéressant je crois c’est que, même que dans le film, tout le monde condamne ce qui est anormal: on voit bien que Laetitia essaye de rejeter un mec qui serait soi-disant violent ou fou. Et lui la juge, il n’arrête pas de dire qu’elle est folle. L’important, c’est de démontrer qu’on a raison, que ce qui motive les personnages c’est le sentiment d’être dans la vérité, d’être celui qui est du bon côté, du côté de ce qui est vrai. Tous les personnages secondaires qui gravitent autour semblent décalés. l’avocat, le baby-sitter, l’amant, le chien et les enfants, aucun n’est traité de manière, entre guillemets, «normale» dans ce qu’on peut voir dans le cinéma ; personne n’est parfait et tous sont là, avec ce qu’il représente, socialement, mais ils pourraient être ailleurs. j’essaie de leur donner une âme, quelque chose de plus et donc de dévier de l’axe attendu de la comédie française. Après j’en ai rajouté une couche avec cette petite phrase de Laetitia pas du tout anodine: “vous n’avez pas vraiment une gueule d’avocat, vous?” qui est reprise plusieurs fois, c’est aussi une façon de dire que rien n’est acquis, que nous jouons le rôle de notre vie plus ou moins bien. Laetitia en mère, Vincent en père, Marc en baby sitter, Arthur en avocat, Virgil en nouvel amant. Rien n’est naturel, évident. Et peut être qu’en passant, on pourrait se dire, que personne n’a une tête à faire ce qu’il fait. Mais moi, je croise tout le temps des têtes de serveur, gynécologue, hôtesse de l’air, enfant,… qui n’ont pas la tête de leur fonction, ou qui ont l’air de se demander ce qu’il font là.

Sortie d’Usine : D’accord. Et, par rapport à la norme, les scènes que j’ai beaucoup aimées, c’est par exemple les scènes où Vincent / Vincent Macaigne se heurte aux institutions, à la police, et il y a une incompréhension totale.

Justine Triet : Ça, c’est une scène hyper importante du film. C’est une scène où on te dit, toi, spectateur que ce que tu viens de voir depuis le début du film, le flic n’y croit pas. Donc, déjà, ça raconte que, souvent, la vérité est impossible à croire. Et effectivement la mère a ramené ses enfants rue de Solférino, et ce flic – qui est un peu débordé – n’y croit pas, quoi.  Et ça devient, pour le coup, une vraie scène de comédie ; on voit bien que tout ce qui n’est pas « normé » ne rentre pas dans le cadre de l’institution, de la police ici. C’est à la fois violent et en même temps très drôle – ça détend aussi à ce moment-là du film de rigoler.

Sortie d’Usine : Il y a donc un côté vraiment « documentaire » dans le film, comme on l’a dit. Des gens sont filmés rue de Solférino, etc. Et, par ailleurs, le commissaire, est-ce un vrai commissaire ou un comédien ?

Justine Triet : C’est un vrai commissaire (Sidi Zinezine). Je l’avais trouvé sur mon précédent film ; enfin, ce n’est pas moi, c’est Cynthia Arra, qui fait du casting sauvage et du coach acteur, qui l’a rencontré dans la rue, c’est quelqu’un qui avait envie de devenir comédien, mais c’est quelqu’un de super, et qui d’ailleurs aimerait bien jouer – donc si jamais des gens ont des propositions pour lui… Mais là où il est très fort, c’est que lui et d’autres gens – qui ne veulent pas forcément que je dise leurs noms, ce sont des policiers -, m’ont vraiment aidée à écrire cette scène, à ce qu’elle soit crédible. De toute façon, pour des raisons pratiques, c’est plus simple de tourner avec de vrais infirmiers, de vrais policiers.

Sortie d’Usine : Et justement, au niveau de la spontanéité, est-ce que vous aviez (nldr : le vouvoiement, soudain, m’échappe) une « politique » en termes de prises ? Est-ce que vous tourniez tel ou tel nombre de prises ?

Justine Triet : Souvent, on tournait beaucoup. Surtout, j’adore tourner après qu’on croit qu’on a eu ce qu’il faut, parce qu’à ce moment-là quelque chose se détend chez l’acteur parce qu’il pense que c’est bon… Il y a pas mal de scènes en fait, où j’avais dit « C’est bon, on en fait juste une toute dernière » ; et, souvent, il arrivait un truc, voilà, je ne sais pas comment dire… quelque chose de plus qui faisait que je gardais cette prise.

Sortie d’Usine :  je voulais te demander, c’étaient quoi tes références ? Est-ce que t’avais des références cinématographiques pour ce film ? A l’écriture as-tu pensé à des films ?

Justine Triet : Non, très peu. J’ai pensé à un moment donné au Voyage en Italie de Rossellini, et à Un après-midi de chien. Toi, tu penses à quoi quand tu vois le film ?

Sortie d’Usine : Ouais, alors, moi j’ai pensé à Kramer contre Kramer

Justine Triet : C’est drôle – je connais très bien le film – et je l’aime beaucoup mais je n’y ai jamais pensé avant de le tourner.

Sortie d’Usine : Parce que Les Cahiers du Cinéma présentaient ça comme « Kramer contre Kramer rue de Solférino ».

Justine Triet : Ça me touche, mais c’est très sympa pour mon film. De toute façon, je crois que ce n’est pas à moi de savoir ces choses-là. J’ai énormément d’influences différentes. C’est difficile pour moi de citer des films précis. Parce que certains films que j’ai vus et que j’ai adorés n’ont rien à voir avec ce que je fais. Si je vous parle d’Imitation of Life (nldr : “Mirage de la vie”, film de Douglas Sirk datant de 1959, avec Lana Turner et John Gavin)…? Pourtant ce film m’a habitée pendant des années… Mais je n’en parle pas, comme d’autres films de Sirk parce que personne n’y verrait de lien évident.

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Sortie d’Usine : Tu es une spectatrice assidue ?

Justine Triet : J’ai vu énormément de films – entre 20 et 30 ans.

Sortie d’Usine : Donc ça t’a forcément nourri ?

Justine Triet : Oui, en fait, j’ai eu pendant une certaine phase, un rapport compulsif au cinéma. Mais j’ai complètement changé depuis, genre, 4 ans… Et puis suivant les mecs avec qui j’étais (rires), je voyais plus ou moins de films. J’étais avec un ultra cinéphile qui voyait cinq films par jour, donc je sais qu’à ce rythme-là mon taux de cinéphilie a augmenté énormément – je passais le plus de temps dans le Quartier Latin (rire espiègle) ; puis après j’étais avec un mec qui ne regardait pas de films, donc ça a baissé. un autre qui n’aimait que les films d’action. Parce qu’en fait, finalement, je suis quelqu’un de très influençable, et je n’ai pas beaucoup de personnalité (toujours le même rire espiègle et irrésistible). Non, mais je plaisante. Mais je crois qu’à un moment donné j’ai eu quand même un dégoût de la cinéphilie, un trop-plein de références, etc, et j’ai eu envie aussi de m’en débarrasser. Par exemple, actuellement, je vois beaucoup moins de films ; mais ce n’est pas du tout par désintérêt ou par flemmardise, c’est juste parce que les films me font beaucoup d’effet, et pour qu’ils continuent à me faire de l’effet, j’ai besoin d’en voir très peu, en fait. Là, par exemple, je me remets à voir plein de Billy Wilder. Il y a des films que je peux voir cinquante fois, et à chaque fois différemment. Enfin, je ne sais pas ce que tu vois encore comme influences, toi, dans le film ? Je trouve ça plus intéressant de savoir ce que tu en penses…

Sortie d’Usine : Non, mais ça fait peut-être plus penser à des situations de la vie qu’à des films…

Justine Triet : Pourtant je m’éloigne vraiment du documentaire dans ce film…  (réfléchissant à d’autres films) Après, bien sûr, Love streams est un film très important pour moi (nldr : un film qui date de 1984, en français “Torrents d’amour”, de et avec John Cassavetes et avec aussi Gena Rowlands), Welfare de Wiseman, Jason de Shirley Clark (nldr : réalisé en 1967, un portrait d’un artiste de cabaret afro-américain et homosexuel), qui va ressortir cette année. Dans le ton, par exemple, c’est un film qui m’a beaucoup fascinée, parce que c’est quelqu’un qui raconte son histoire – un peu de la même manière que la mère de Jean Eustache dans Numéro Zéro (nldr : en fait la grand-mère de Jean Eustache, Odette Robert) – mais qui se sert de l’humour pour raconter la vie qu’il a eue. Il fait un show de sa vie, qui est tragique. et c’est sublime parce que ça n’est jamais triste ni glauque alors que ce qu’il nous raconte est d’une cruauté, d’une violence… Moi, c’est un plus un ton qui va m’influencer, plutôt que tel film ou tel film. Je sais que je voulais trouver ce double mouvement constant qu’il y a dans la nature du récit, entre drame et comédie et, au fond, même si l’histoire peut sembler triste ou glauque car ce que ça raconte n’est pas très joyeux et bien j’ai essayé de faire que ce soit plus vivant que triste,  plus vivant que drôle. C’est ça qui est le plus important, il y a un moment donné où le film nous raconte quelque chose par le rythme des répliques, il se passe quelque chose dans la scène.

Sortie d’Usine : Non, mais moi, s’il y a une chose qui m’a frappé, c’est l’énergie. Si je devais dire un mot, ce serait « énergie », une espèce de tornade, quoi…

Justine Triet : Oui, mais c’est bien le mot « tornade », (rires) c’est mieux qu’énergie. Parce que l’énergie ça évoque juste le fait d’avoir la forme alors que c’est l’inverse. Ils sont à bout, ils se battent jusqu’au bout. Tout l’enjeu – au tournage, mais aussi au montage – c’était de trouver l’équilibre des forces de négativité et des forces de positivité ; ça a pris beaucoup de temps.

Sortie d’Usine : Des histoires de couples il y en a plein, l’originalité du tien est de marier ça à la politique. Est-ce que tu penses que, justement, le cinéma français devrait moins se regarder le nombril, mais aller dans la rue ?

Justine Triet : Ce n’est pas tant la politique, qu’est-ce qu’on en a à foutre – c’est super, bien sûr ça devrait être un truc important – mais ce qui compte c’est que je leur donne un bain de foule (à mes personnages), que je les frotte au réel. mais je ne suis pas sure que ce soit ce qu’il y a de plus intéressant dans mon film finalement. Mais c’est vrai que moi, quand je vais au cinéma, je cherche ça. J’ai besoin, de plus en plus, d’avoir une prise avec le réel. Attention, à bien différencier du chantage à l’autobiographie que je déteste. Et je déteste de plus en plus le “filmer/bouger/épaule/” genre “c’est la vie”. D’ailleurs mon prochain film sera filmé entièrement sur pieds, donc je différencie bien l’attitude “vérité” genre “tout ce qui fait vrai est intéressant/ je marmonne donc c’est trop vrai/frais, avec le fait de se servir de façon singulière, unique du décors de notre vie. Pour moi il s’agit d’inscrire une fiction dans un paysage. Si je vis à Paris, je joue avec la ville. Pas juste pour remplir le cadre. Sinon je préfère le carton-pâte. Mais j’aime beaucoup le carton pâte ! Et les grosses sources lumineuses, j’adore ça. Ce qui me dérange, c’est lorsque je sens le scénario filmé. A un moment donné, il faut qu’il y ait quelque chose qui soit plus fort que l’écrit, sinon écris un livre. Après je n’ai pas de leçon ni de conseil à donner à personne. Si tout le monde allait dans la rue, plus personne ne se laisserait filmer !

Propos recueillis au “Tonnerre Brest” en face de la Gare du Nord, le lundi 14 octobre 2013, entre 14h30 et 15h30. Remerciements chaleureux à Justine Triet pour sa disponibilité, sa belle spontanéité et sa précieuse relecture.

Crédits photos © Cédric Sartore.

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