Tout le monde avait son mot à dire dans l’histoire. Même ceux qui n’avaient jamais vu de films d’Abdellatif Kechiche. Les propensions prises par la polémique entourant La Vie d’Adèle, chapitres 1 & 2 sont assez insupportables. Des protestations de l’équipe technique aux déclarations des deux actrices – surtout la fille Seydoux, en passant par un cortège de petites phrases en tout genre, on en a presque oublié que derrière cette cacophonie surmédiatisée, il y avait un film. Il est nécessaire de se projeter quelques mois en arrière, dans la salle de la première projection à Cannes, avant la remise de la Palme d’Or, et de regarder l’œuvre vierge de tout ce tumulte. C’est alors que l’on pourra juger sans à priori un film qui ne méritait pas cet acharnement.

Il est ici question d’une œuvre romanesque, suivant dans tous ses détails la vie d’Adèle, de son lycée à son métier d’institutrice. Une vie menée par son amour fou avec Emma, une jeune peintre aux cheveux bleus. Le regard du réalisateur nous amène dans l’intimité de la jeune fille, avec ses doutes, sa quête d’une identité et la folie amoureuse qui l’anime.

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans "La Vie d'Adèle" d'Abdelatif Kechiche

La Vie d’Adèle est un film sensuel. Kechiche y explore les sens humains dans leurs variétés en étant au plus près de ses personnages. Et c’est en maniant avec une aisance incroyable les gros plans que le réalisateur nous raconte son histoire. L’amour qui lie au-delà de tout Adèle et Emma y est absolument magnifique. L’objectif vient capter la beauté et la joie intime qui animent ces jeunes femmes, et il s’en dégage une force émotionnelle impressionnante. Rarement le sentiment amoureux avait été aussi intense, aussi crédible, aussi vrai. La chair envahit l’écran, et le moindre détail fait sens ; en témoigne ce premier baiser, où toute la tension des deux jeunes femmes éclate dans ce moment libérateur. S’il saisit à merveille ces instants passionnés, Kechiche dévoile aussi ses personnages dans des scènes de repas exceptionnelles. Quand toutes ces bouches mangent sans retenue, que l’image vient capter des restes de pain ou de sauces sur les lèvres, l’intimité de ces hommes ou de ces femmes est révélée. Aucun effet ne vient embellir la scène ; l’image et les sons sont réalistes et donnés comme tel. Nous sommes plongés dans la vie telle qu’elle est, sans ornements ni parure. C’est la vérité même, abrupte, qui nous est confiée.

La Vie d’Adèle puise sa beauté insaisissable dans ces gros plans et dans cette proximité ; à côté, le reste devient secondaire. Quand il quitte ce dispositif, le film perd de son intérêt. La fameuse scène de sexe, que tout le monde commente avant même d’avoir vu le film, est particulièrement insupportable. Il n’y a plus rien de beau et de sensuel ici. Il n’y a même plus de personnages. Nous sommes dans la situation gênante de voyeur, car le regard de Kechiche n’est pas innocent face à ces deux corps nus s’ébattant longuement devant l’objectif de la caméra. Et c’est justement parce que le réalisateur quitte les gros plans pour privilégier un plan large, froid et cru que l’authenticité laisse place au superficiel. Heureusement, ce moment difficile est un problème isolé dans une œuvre qui, du reste, témoigne d’une beauté foudroyante.

Adèle Exarchopoulos dans "La Vie d'Adèle" d'Abdelatif Kechiche

Face à cette force sensuelle, on peut donc légitimement pardonner des outils narratifs parfois un peu clichés et quelques caractérisations de personnages franchement ratées. Surtout que Kechiche part de sa démarche pour renvoyer à un pan entier de l’histoire du cinéma.

Ce portrait d’Adèle vient ainsi s’ajouter à ceux de Nana, de Loulou – le film de Pabst est explicitement référencé dans le film – et d’autre figures mythiques du septième art. En filmant son actrice au plus près de son intimité, dans sa vérité et son authenticité même, Kechiche est comme le Godard qui réalise Vivre sa vie. Anna Karina et Adèle Exarchopoulos ont en commun qu’elles sont saisies dans la vie elle-même par l’artiste. On pourrait prolonger le parallèle avec “Le portrait ovale”, de Edgar Allan Poe. Dans cette nouvelle, un peintre fait le portrait de sa bien aimée, et alors qu’il termine son œuvre, sa jeune épouse se meurt. La peinture a épuisé la vie de la muse. Quand il raconte l’histoire de Nana dans Vivre sa vie, Godard dépeint sa femme jusqu’à la mort. Ici, Adèle Exarchopoulos est filmée dans une telle intimité que rien ne semble pouvoir échapper au contrôle de la caméra. Elle est captée jusqu’à s’épuiser de toute vie. A l’image, la vie, l’amour et l’authenticité des émotions de la jeune actrice sont d’une vérité extraordinaire. Cet effet est méta cinématographique autant qu’il est diégétique. Emma faisait des portraits d’Adèle et la révélait sur ses toiles. Lorsqu’elles se séparent, Adèle ne peut plus vivre car elle a besoin de l’amour et du regard du personnage de Léa Seydoux, mais aussi car elle n’a plus de vie sans la représentation qu’Emma faisait d’elle.

Ce questionnement artistique très intéressant vient accompagner l’énergie insondable de la jeune Adèle Exarchopoulos, muse et innocente, véritable figure cinématographique invitée à rester graver dans les mémoires. C’est là que réside la beauté de La Vie d’Adèle.

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  • Matthias Turcaud

    Le traitement de la couleur bleue est aussi particulièrement réussi dans le film. On voit comment le bleu progresse plus de place, jusqu’à bouffer tout l’écran et toute la vie d’Adèle. Dans le plan inaugural, c’est juste un détail, un petit carré apparemment insignifiant, une boîte aux lettres bleue. Mais ensuite les éléments bleus se multiplient de plus en plus : vêtements, portes, etc. La question qui demeure : Adèle arrivera-t-elle à quitter ce bleu ? Et trouver d’autres couleurs sur sa route …

  • Matthias Turcaud

    * comment le bleu progresse et prend de plus en plus de place