Confessions d’un cinéphile géographe, blogueur, blagueur et brillant

Chères lectrices et lecteurs de “Sortie d’Usine”, laissez-moi vous présenter un cinéphile exigeant, pour lequel j’ai beaucoup d’admiration et que j’ai d’abord connu, longtemps, par le seul intermédiaire de son blog, excellemment écrit, et que je vous recommande chaudement. Il s’agit d’un cinéphile polyvalent, qui a plusieurs expériences en lien avec le cinéma (obtention d’un bac option cinéma au lycée Frédéric Kirschleger à Munster, animation de ciné-clubs – au lycée Henri IV et à l’ENS Lyon, gestion d’un blog et participation à une radio), mais qui a aussi une « casquette » de géographe normalien (« Transistor », à l’ENS Lyon) et se destine à l’ENA, quelqu’un de brillant mais pas prétentieux pour un sou ; j’ai nommé : M. Cyril Jeanningros.

Installés dans un café situé rue des Écoles, à quelques pas seulement du cinéma d’art & d’essai le « Champollion », nos langues se délient lors d’un entretien-fleuve assez éclectique où l’on causera tout autant de Claude Jade et de Joaquin Phoenix, de La Vie d’Adèle – grand coup de cœur de Cyril -, du cinéclub de Caen et du manifeste de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) que des vannes de Jamel et d’Eric & Ramzy, des dessous des Césars, du routinier mais aussi souvent incontournable Woody Allen, ou encore de Fast and Furious, et de Cannibal Holocaust… Bonne lecture !

Cyril dubitatif

Sortie d’Usine (Matthias Turcaud) : Bonjour Cyril. Pourquoi ce rendez-vous à coté du Champo ?

Cyril Jeanningros : Bonjour. Alors si j’ai donné rendez-vous à côté du Champollion, c’est parce que c’est le lieu le plus emblématique de ma cinéphilie, à l’évidence. C’est un des meilleurs cinémas de Paris, il faut le préciser, qui fait régulièrement un système de nuits avec trois films par nuit. C’est un cinéma qui est chargé de cinéphilie et d’ « inconscient cinéphile » parce que les plus grands cinéastes, et notamment ceux de la Nouvelle Vague, s’y sont un jour rendus. Je pense par exemple à Truffaut, Godard, etc, qui venaient très souvent au cinéma Champollion. Il a passé les films américains qui sont arrivés justement en France juste après la guerre – John Ford, Howard Hawks, etc – et ils ont accueilli des œuvres de cinéastes de la Nouvelle Vague au début des années soixante. Pour ce qui est de mon histoire personnelle, le Champollion est un cinéma où je me rendais très fréquemment, puisque j’étais en cours pas loin. Les salles y sont jolies comme tout, notamment celle d’en bas, avec des petites lumières, des petites étoiles scintillantes… Et, plus précisément, parce que c’est là que j’ai rencontré un jour Claude Chabrol, environ trois mois avant sa mort. Il était assis à la brasserie – bon, il n’est quand même pas allé revoir son propre film (sourire) – un film qu’il avait tourné plus de cinquante ans auparavant. Claude Chabrol était assis exactement, à peu près, à la chaise à laquelle je me trouve, à la brasserie, et il a attendu que les spectateurs sortent pour venir faire une petite intervention et discuter un peu avec les gens présents. Voilà.

Sortie d’Usine : D’accord. Et depuis quand es-tu cinéphile exactement ? Est-ce qu’il y a une date ? Quel a été ton premier choc cinématographique ?

Cyril Jeanningros : Alors, je dirais que c’est survenu à l’adolescence – comme la plupart des cinéphiles. Avant, on se rend difficilement compte, on a du mal à avoir une démarche cinéphile. Avant, on ne choisit pas vraiment, on regarde ce qui passe, à la télé, etc. Moi, c’est à partir de 14-15 ans que j’ai vraiment commencé à aller à la Médiathèque, emprunter des films et aimer le cinéma en tant qu’art et non plus en tant que simple divertissement. Les premiers chocs, alors… Amélie Poulain, c’était un choc d’enfance. Rétrospectivement aujourd’hui, bon, c’est un film qui a pas mal de défauts, qui était quand même un film… « grand public ». Mais, je ne désavoue pas cet amour de jeunesse, ce serait mentir de dire que j’ai tout de suite commencé avec Robert Bresson et Tarkovski. Un autre film que j’avais emprunté et qui m’avait beaucoup marqué, c’était Le Silence d’Ingmar Bergman. Alors, là, je fais mon prétentieux (rires), mais c’est vrai ! C’était à 14-15 ans, c’est un film qui m’a beaucoup marqué, mais je n’en ai plus de souvenir, là, très précis. Mais je me souviens que ça m’avait fait une forte impression. Et suite à cela, ensuite, j’ai découvert – comme beaucoup de gens – Tarantino, etc.

Sortie d’Usine : Alors, est-ce que tu as un rapport « boulimique » au cinéma ? Est-ce que tu peux regarder plusieurs films d’affilée, par exemple ?

Cyril Jeanningros : Ça dépend des circonstances, mais non, s’il fallait répondre de but en blanc : je n’ai pas de rapport boulimique ou cinéphage au cinéma. Je consomme vraiment avec modération, avec parcimonie. Si maintenant je suis impliqué – comme au Champo – dans une nuit où il y a trois films, je vais me faire les trois films, il n’y a pas de soucis. Et, parfois, j’ai organisé moi-même des soirées de projection où il y a deux films et, quand il y a deux films, je regarde les deux films à la suite. Mais je ne suis pas un consommateur féru tout simplement pour la bonne raison que j’aime me préparer à un film, c’est-à-dire me réjouir plusieurs heures, voire plusieurs jours avant, me mettre en condition – lire plusieurs choses sur le film : m’y préparer quoi et c’est pour ça que j’ai du mal à voir beaucoup de films. Je trouve que c’est une manière de respecter le film. Et du coup, j’en vois assez peu. S’il fallait donner un chiffre, je ne sais pas… 4/5 films par mois, grand maximum. Je préserve le plaisir. Mais il y a eu des périodes, quand j’étais au lycée, etc, où je voyais beaucoup plus de films, ça s’est un peu ralenti par la suite.

Sortie d’Usine : Quand tu dis 4/5 films par mois, c’est cinéma, DVD compris ? Et est-ce que tu préfères le cinéma aux DVD ?

Cyril Jeanningros : Oui, c’est tout compris. Je suis l’heureux possesseur d’une carte « Illimité », donc les films que je vois, je les vois tous au cinéma, je regarde très rarement des films en DVD. Je faisais l’inverse avant, mais c’est tout simplement le fait d’habiter dans une grande ville qui permet d’aller au cinéma plus facilement, et d’avoir un meilleur choix. Je regardais des DVD quand j’étais chez moi en Alsace, quand j’étais jeune, et que je n’avais pas trop de moyens, à la fois de déplacement et puis parce que l’offre cinématographique était vraiment très, très réduite.

Sortie d’Usine : Est-ce que le cinéma pour toi c’est plutôt un plaisir solitaire ou une expérience à partager ? Est-ce que tu vas plutôt au cinéma seul ou accompagné ?

Cyril Jeanningros : Alors, je suis partisan, moi, de l’expérience solitaire du cinéma, j’aime bien me retrouver seul face au film, et c’est pour ça que le DVD offre de grands atouts : on est seul chez soi, et on a vraiment un rapport intime au film. Ça c’est François Truffaut qui le disait, il dirigeait une collection qui s’appelait je crois « Les films d’antan », et Claude Berri citait François Truffaut qui disait être fan de la vidéo, parce que justement ça donnait un rapport intime au film, qu’il avait l’impression que le film était à lui et qu’on ne pouvait pas le lui voler. Au cinéma il y a aussi d’autres inconvénients qui, moi, me dérangent énormément, c’est me retrouver déjà avec ceux qui mangent du pop-corn, même si on n’en vend pas dans les cinémas d’art & d’essai. Mais voilà, les gens qui partent, etc. Alors, d’accord, il y a des avantages : entendre les réactions de la salle, entendre les rires, etc, mais je pense que, tout mis dans la balance, je préfère être seul, tranquille, face à mon film et être libre de l’arrêter aussi, si j’ai envie de l’arrêter ; prendre une note…

Sortie d’Usine : Comment est-ce que tu définirais un « bon film » ? Si je te dis « un bon film », est-ce que pour toi il y a des critères qui te viennent à l’esprit immédiatement ?

Cyril Jeanningros : Justement, non, je dirais que le bon film, c’est justement celui où on ne peut pas trouver de critères, comme ça. Trop souvent, dans les médias, le bon film c’est l’assemblage de bonnes choses, c’est-à-dire qu’on fait un peu une liste, une check-list : bon scénario, bons acteurs… Bonne mise en scène, ce qui par essence ne veut rien dire du tout, puisque la mise en scène c’est un peu l’ensemble. Je ne sais pas vraiment. Ça c’est la question la plus dure, qu’est-ce qui fait un bon film : impossible, impossible à dire. Il y aurait plein d’options qui s’offrent à nous, hein : c’est le film qui nous marque, dont on se souvient. Conformément à ma formation d’historien-géographe, je dirais que le bon film, c’est celui qui dure en fait, qui demeure. Pas forcément dans l’esprit. Mais un film qui marque l’histoire du cinéma, un film qui fait avancer le langage cinématographique. Je ne sais pas, Hiroshima mon amour, Citizen Kane. Et par conséquent, difficile de dire d’un film des années 2000 « c’est un bon film », il faut un peu de temps pour voir en quoi est-ce qu’il a marqué son époque.

Sortie d’Usine : Tu parais aimer beaucoup le cinéma d’auteur, mais est-ce que tu aimes aussi être diverti au cinéma ?

Cyril Jeanningros : Oui. Je trouve que, comme dans la vie, où on sépare les élèves trop tôt entre « littéraires » et « scientifiques », c’est exactement pareil pour les films entre cinéma d’auteur et cinéma popcorn. Les films dits « blockbusters » peuvent se révéler des intentions d’auteur, et Spielberg a été le premier à être reconnu pour ça. On a découvert en 2012 – ou 13 – que, ah oui, Spielberg, au fond, ce n’était pas juste un amuseur de galeries. Puis, accessoirement, les « films d’autrefois » si je puis dire, n’étaient pas du tout conçus comme des films d’auteur. Les films américains, etc, c’étaient des films de divertissement, il n’y a qu’à voir les affiches des films de Hitchcock : il pose comme un guignol avec un oiseau sur le bras. C’étaient des films où il y avait d’énormes messages marqués sur l’affiche : « vous allez crier de peur », etc. C’étaient des films de divertissement qu’aujourd’hui on considère comme des chefs-d’oeuvre. Cela dit, pour répondre à la question : oui, bien sûr, je vais au cinéma pour me divertir. Je compte aller voir Rush, par exemple, le film sur la formule 1, sur Niki Lauda. Je pense que l’essentiel est de passer un bon moment et on trouve toujours quelque chose à retirer d’un film, qu’il soit fait pour cela ou non.

Sortie d’Usine : Il y a plus d’une dizaine de films, qui sortent chaque semaine : comment est-ce que tu fais pour t’y retrouver ?

Cyril Jeanningros : Difficile… Avant, je lisais la presse spécialisée : Les Cahiers du Cinéma, Positif… Même si j’ai commencé avec Première qui a bien baissé en qualité, soit dit en passant. Ça permettait de lire un peu dans l’offre cinématographique proposée. Mais là, j’avoue que, depuis que je vais un peu moins au cinéma, je choisis en fonction de l’auteur, je pratique une une politique des auteurs sélective. Quand j’entends que le dernier film de Woody Allen est sorti, je vais le voir. C’est un peu triste, mais je suis moins incité à la découverte de jeunes auteurs, à moins, vraiment, que ça ne fasse le « buzz » entre guillemets. Je suis allé voir La Guerre est déclarée, parce qu’il y avait de l’agitation autour, mais je ne serais peut-être pas allé le voir comme ça, si on ne m’en avait pas spécialement parlé. Il y a un petit peu la « prime aux cinéastes déjà établis ».

Sortie d’Usine : Je vais te donner à lire un extrait du manifeste de l’ACID ( l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion),  il y a une phrase que je t’ai soulignée, je ne sais pas si tu la vois.

Cyril Jeanningros (lisant) « Prenons par exemple la semaine du 13 février dernier. Sur les 5600 écrans que compte l’hexagone, 4693 écrans étaient monopolisés par 10 films. »

Sortie d’Usine : Quand tu lis ça, comment est-ce que réagis-tu ? Ça te révolte ? Ça t’étonne ?

Cyril Jeanningros : Oh, je ne suis pas étonné. Révolté ? Je pourrais me révolter devant mon café et mon croissant, alors que je suis abonné à la carte UGC, qui justement participe au fait qu’on retrouve des films qui sortent sur 800 copies, 900 copies, 1000 copies. C’est sûr que beaucoup de films ont été privés, parce qu’ils n’ont pas trouvé leur place. Il existe encore comme ça des « belles histoires », je pense à Sugar Man, le film sur le rockeur Rodriguez, qui a eu le temps, parce que des salles ont accepté de le projeter, même à perte certaines semaines, de lui laisser le temps pour que le bouche-à-oreille fonctionne. Beaucoup de films se font éjecter bien avant. Et surtout, on voit beaucoup de films formatés, on parle surtout du formatage du cinéma américain, mais les films français sont aussi sacrément formatés, je pense aux films produits par Canal+ et TF1 avec des titres à rallonge : « C’est rare de trouver une pièce par terre », « Je t’aime, moi non plus, moi non plus ». Il y a beaucoup de films qui ne sont pas dignes de leurs 300-400-500 copies.

Sortie d’Usine : Est-ce que tu as une éthique de spectateur ? Est-ce que tu te sens un devoir de défendre tel film tchadien qui risque de mourir au bout de deux semaines, ou pas du tout ?

Cyril Jeanningros : On va dire que je pratique une politique libérale de marché sur ce point de vue, je ne fais pas la prime aux films tchadiens, cambodgiens ; je fais la prime aux bons films, si le film est digne d’intérêt, voilà, j’en parlerai autour de moi. J’en parlerai éventuellement sur mon blog, mais alors quelle audience a mon blog, et en quelle mesure ça peut provoquer des dynamiques nationales autour d’un film ! Ça y participe d’une certaine manière, à une petite échelle. Je défends rarement des films bec et ongles. Non, je ne dirais pas que j’ai un comportement « éthique ».

Sortie d’Usine : Quel a été ton plus grand frisson érotique au cinéma ?

Cyril Jeanningros : Le « plus grand frisson érotique »… « Frisson érotique », la formule est bien trouvée… Tu veux dire par « frisson érotique », une scène érotique ? Parce que, en gros, la « scène érotique » c’était clair, c’était la scène la plus érotique. Frisson érotique, je ne sais pas. Si j’étais classique, je dirais la fameuse scène du Dernier Tango à Paris, d’autant plus qu’on sait que, soi-disant sur le tournage, il y avait des choses qui n’étaient pas très claires, pas très prévues, qu’elle (nldr : Maria Schneider, l’actrice féminine principale du film) était un peu surprise par le caractère entreprenant de Marlon Brando. Sinon, c’est un film qui est sorti le 8 octobre, qui procure de grands frissons érotiques, qui a eu la Palme d’Or très récemment et qui présente l’histoire de deux jeunes femmes amoureuses. Il y a de grands frissons érotiques dans La Vie d’Adèle, parce que justement il y a des scènes où on est face au vertige du cinéma, on s’attend à ce que la scène s’arrête, et pendant cinq minutes on voit… l’acte du début jusqu’à la fin presque. Plutôt un « vertige érotique », je dirais, plus qu’un « frisson érotique ».

Sortie d’Usine : Es-tu un spectateur qui extériorise beaucoup ses émotions et ses réactions ? Dans une salle est-ce que tu vas être celui qui va rire le plus fort, ou pas spécialement ?

Cyril Jeanningros : Non, pas du tout. Je ne ris pas fort – déjà je ne ris pas fort de manière générale ! Je ris intérieurement, je suis satisfait, mais j’intériorise tout le temps. On ne m’entendra jamais rire aux abois dans une salle à moins que ce soit vraiment super drôle. Astérix : Mission Cléopâtre, voilà, j’ai peut-être rigolé… Mais voilà, quand j’étais plus petit, je pouvais rire plus… Ce n’est pas de la timidité, mais je ne sais pas, je me suis un peu contenu avec le temps.

Sortie d’Usine : Je ne sais pas si tu l’as lu, mais le dernier numéro des Cahiers du Cinéma était consacré à la comédie… Avec en couverture Eric Judor. Et ils faisaient une distinction entre les vannes, et les gags – c’est-à-dire quelqu’un qui va dire quelque chose de drôle, ou quelqu’un qui va tomber sur une peau de banane. Toi, qu’est-ce que tu préfères, plutôt les vannes, ou plutôt les gags ?

Cyril Jeanningros : Difficile à dire… Je dirais quand même les vannes, parce que je suis né dans les années 90, j’ai grandi avec l’humour de Jamel Debbouze, de Gad Elmaleh, etc. C’étaient des formes d’humour – c’est un peu moins vrai pour Gad Elmaleh, mais en tout cas c’est très vrai pour Jamel – un humour uniquement concentré sur le verbe, en fait, un humour uniquement concentré sur l’efficacité de la blague. Il peut être statique et débiter. C’est un peu l’humour que je préfère, même si généralement les films centrés sur des vannes parlées sont rarement les meilleurs – ça a donné lieu aux comédies les plus « cradingues » -, tandis que les gags sont à l’origine même du cinéma comique, puisque le cinéma était muet, donc impossible de faire des blagues parlées. Les gags étaient une forme d’art, pas très noble au début, puis que Charlie Chaplin et Buster Keaton ont rendue exceptionnelle. Mais ce serait un peu snob de dire que je préfère les gags de Charlie Chaplin et de Buster Keaton aux gags d’Eric & Ramzy, je confesse que les blagues me font plus rire, même si je crois que le gag est plus noble.

Sortie d’Usine : Est-ce que tu aimes beaucoup les acteurs, et est-ce que tu peux aller voir un film juste parce qu’il y a tel ou tel acteur ou telle ou telle actrice dedans ?

Cyril Jeanningros : Oui. Oui, même si je fais un peu partie de ceux qui considèrent que les acteurs sont des pions au service du metteur en scène. Je fais une petite digression, mais je pense à un livre, écrit par Truffaut, qui s’appelle « Le jeu d’acteur », ou « Être acteur », je ne sais plus, où justement il défendait le fait qu’un acteur peut créer, lui aussi, et n’est pas juste un objet au service du metteur en scène. Moi, dans les faits, je pense que si un metteur en scène pense qu’un acteur n’a pas bien exécuté telle ou telle chose, il ne le met pas dans son film au final, il le coupe au montage : ce qui fait, au fond, que l’acteur est un pion. Il ne fait que proposer quelque chose. Mais, pour répondre à la deuxième partie de ta question, oui, je peux me rendre au cinéma pour un acteur, mais je confesse que ça sera plutôt pour une actrice éventuellement. On me dit « un film avec Louise Bourgoin », tout de suite, là, je peux être très tenté. J’essaye de réfléchir si je suis déjà allé voir un film juste pour un acteur, je ne sais pas… Oui, quand j’étais dans ma période Amélie Poulain, je suis peut-être allé voir Un Long Dimanche de Fiançailles un peu pour Audrey Tautou, je dois bien le dire.

Sortie d’Usine : Quel(le)s sont tes acteurs et tes actrices préféré(e)s ?

Cyril Jeanningros : Alors, mes acteurs, actrices préféré(e)s, j’essaye de parsemer un peu dans les époques, pour ne pas faire ni le snob ni le beauf. J’aime beaucoup Jean-Pierre Léaud, même si là il a pris un virage intellectualisant et que, surtout, il a l’air un peu perdu, enfin je crois qu’il est proche de la folie – Jean-Pierre Léaud – dans l’état actuel. Mais voilà, Jean-Pierre Léaud, parce que c’est Antoine Doinel, je le trouve super drôle, et justement parce que c’est un acteur très singulier, il joue d’une manière très peu naturelle. Un acteur récent,  je pense que parmi les acteurs prometteurs il y a James Franco – pour moi c’est clairement le nouveau James Dean. Mon acteur préféré, je pense que c’est Joaquin Phoenix qui a vraiment su faire des choix éclectiques, et tourner avec les plus grands auteurs du cinéma actuel. Je pense qu’on s’en souviendra vraiment dans 30/40/50 ans, et il sait aussi se rendre rare, c’est ça qui est bien, avec Joaquin Phoenix : c’est que on ne le voit pas placardé sur le métro tous les deux jours. Après, chez les femmes… Chez les femmes c’est un peu plus biaisé sur leur apparence. Je ne trouve que les actrices qui m’ont fait rêver, fantasmer, ont une place de choix dans mon cœur, bien qu’elles ne soient pas toujours des actrices extraordinaires, mais Audrey Hepburn – dont je n’ai pas vu tant de films que ça, c’est un peu un lieu commun de dire ça, mais bon, j’aime beaucoup Audrey Hepburn, notamment dans Voyage à deux de Stanley Donen. Une actrice actuelle… je pense à Eva Mendes, mais bon… c’est un peu parce que j’ai parlé de Joaquin Phoenix. Pareil, elle commence à se faire une place dans le cinéma d’auteur, alors qu’elle a commencé dans Fast And Furious, quand même, il ne faut pas l’oublier ; et une troisième, Claude Jade, mais ça tourne autour de Truffaut (petit rire). Claude Jade, morte bien trop tôt malheureusement, et, oui, j’ai le cœur serré en voyant un film avec Claude Jade, je ne sais pas, c’est inexplicable.

Sortie d’Usine : Et quels sont tes réalisateurs vivants, du moment, que tu préfères, que tu suis, que tu défends, que tu aimes ?

Cyril Jeanningros : Pas original du tout, mais parmi les réalisateurs français, et même européens, Abdellatif Kechiche est au-dessus du lot très clairement. En voyant les films d’Abdellatif Kechiche et notamment La Vie d’Adèle, je me suis vraiment dit, si je devais faire du cinéma – et je sais très bien que je ne serais pas capable de parvenir au tiers du quart de la moitié du tiers du quart – mais c’est comme ça que je verrais le cinéma. Il n’y a rien de plus à dire, c’est comme ça que j’aurais voulu faire du cinéma. Après, il y a d’autres cinéastes que je défends, que je suis. En matière documentaire, Rithy Panh, qui est un cinéaste cambodgien dont j’ai vu le dernier film au Festival de Cannes, et j’aime beaucoup Rithy Panh, parce qu’il est entre guillemets sur un « marché de niche » – désolé de prendre un peu le jargon du business pour parler de cinéma -, (sourire), mais oui, c’est vraiment à lui seul qu’on doit la mémoire cinématographique du conflit au Cambodge, et c’est un peu une course contre la mort, il tourne tant qu’il peut tourner, et il tournera tant qu’il pourra tourner jusqu’à la fin de sa vie. J’aime le côté du cinéaste totalement dévoué à sa cause, totalement dévoué à la mémoire de la guerre civile au Cambodge. S’il fallait encore en citer un autre, Paul Thomas Anderson, avec David Fincher, sont les deux auteurs américains les plus intéressants, parce que, ils parlent vraiment de l’Amérique. Et c’est ce que le cinéma français ne parvient pas assez à faire, des plans tant engagés politiquement que sur « le plan du style » entre guillemets, avec des films comme There will be blood.

Sortie d’Usine : Est-ce que les genres sont pour toi importants ? Est-ce que tu vas voir un film, parce qu’il appartient à tel ou tel genre ?

Cyril Jeanningros : Je ne crois plus tellement aux genres dans la mesure où on les a tellement transgressés. Le western, c’est très clair, le film d’horreur c’est très clair, la science-fiction c’est très clair, mais il y a des genres complètement flous. Le « film d’aventure », qu’est-ce que « le film d’aventure », le « road-movie », il y a des genres un peu difficiles à cerner. Mais, malgré moi, je m’aperçois que j’obéis à une logique de genres au cinéma : par exemple un film explicitement « film d’horreur », je ne suis vraiment pas fan du tout. Par « films d’horreur », j’entends les films d’angoisses aussi bien que les films gores – Cannibal Holocauste etc. Je n’aime pas tellement avoir peur au cinéma en fait.

Sortie d’Usine : Quel est le dernier film que tu as vu au cinéma ?

Cyril Jeanningros : Blue Jasmine de Woody Allen. Depuis les années 2000, Woody Allen ce n’est plus tout à fait comme avant, c’est fini les films sans véritable trame narrative, où on se laisse un peu porter. L’exemple de ces films étant un peu Manhattan, un film sur rien : discussions, balades dans New York, etc. Là c’est un film où on ne rit pas une seule seconde – je ne sais pas si c’est fait exprès ou pas mais ce n’est pas drôle du tout. Le problème de Blue Jasmine c’est que c’est un film qui ne dit rien de notre société. C’est un film assez habile, parce que fait avec une structure de flash-back etc, où on apprend des choses sur les personnages, on apprend des choses qui nous font jeter un regard complètement différent sur ce qui s’est passé avant. C’est un film assez astucieux du point de vue de sa construction, mais… voilà, on s’en fout en fait… C’est dur de dire ce que je pense de Blue Jasmine, j’en pense à la fois du bien et du mal. On a du mal à se passionner, pour cette histoire ; en plus ça se finit comme – je ne dis pas la fin – mais ça se finit comme ça a commencé, c’est un film très difficile à cerner, mais pour le coup, quand même plus intéressant que des films un peu trop plats, des films prévisibles comme Midnight in Paris ou Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, etc. Je trouve quand même que c’est ce qu’il a fait de mieux ces dernières années avec Match Point et Vicky Cristina Barcelona

Sortie d’Usine : D’accord. Et, pour l’instant, c’est quoi ton film préféré cette année ?

Cyril Jeanningros : C’est … (commençant à réfléchir), bah (se redressant sur son siège et me montrant ses paumes, avec évidence) La Vie d’Adèle, incontestablement, et, carrément, je pense de ces dix dernières années. La Vie d’Adèle ça été un grand, grand, grand choc – je suis revenu en marchant de Cannes jusqu’à mon hôtel, on était vraiment, euh, vraiment scotchés et toute la salle euh, oui voilà : il y avait un consensus qui se dégageait de … des spectateurs ; voilà, on avait compris que le festival de Cannes était complètement plié, en plus c’était deux jours avant la fin, et voilà on avait déjà vu donc quasiment tout le festival, puisque c’était quasiment le dernier film. Il ne restait que, euh, Michael Kolhaas à passer, et Nebraska d’Alexander Payne, donc voilà, clairement les gens avaient compris que … c’était fini. Et, sinon, oui, Django Unchained hein, Django Unchained, je trouve que Tarantino, vraiment, n’a fait que s’améliorer et Django Unchained est un film qui m’a beaucoup marqué. Euh … sinon à part ça, quoi d’autre … oui, c’est surtout ça. La Grande Bellezza, peut-être, aussi.

Sortie d’Usine : Et si tu devais travailler dans le cinéma, ça serait quoi ton métier ? « Cinéma » au sens très large, hein.

Cyril Jeanningros : Comme tout le monde j’aimerais dire, réalisateur, metteur en scène, enfin, voilà réalisateur, slash cinéaste, slash metteur en scène (mimant des slashs virtuels dans l’espace) parce que voilà, ça fait plus noble, plus médiatique … (esquisse un sourire, mais pas trop, comme il est en train de mâcher un bout de croissant à 4 euros – chaque bouchée compte …) Qui se souvient du chef opérateur de Citizen Kane (nldr : effectivement, peu de personnes se souviennent de Gregg Toland, le directeur de la photo du chef-d’oeuvre de Orson Welles) ? Mais au fond je pense que c’est très noble aussi d’avoir une tâche technique précise, de l’effectuer du mieux qu’on peut et de contribuer comme ça au film … Parce qu’au final le réalisateur euh, bon, il a en main les … c’est la clé de voûte de la création, mais, mine de rien, sans les autres, rien ne peut arriver. Je me verrais bien euh … je me verrais bien chef opérateur, ouais : je trouve que c’est à mi-chemin entre l’aspect technique et créatif et un élément quand même central, sans quoi le film … Je me verrais bien chef opérateur, oui.

Sortie d’Usine : Tu as dirigé la radio de l’ENS (nldr : de Lyon) – Transistor – (Cyril esquisse une semi-moue de désapprobation ou en tout cas qui suggère une nuance) enfin … co-dirigé.

Cyril Jeanningros : Oui, on va dire ça …

Sortie d’Usine : Et tu écris aussi sur un blog qui est toujours en fonction je crois.

Cyril Jeanningros : Oui, au ralenti … (critiques-cinerama.wordpress.com)

Sortie d’Usine : Tu peux nous en dire quelques mots ?

Cyril Jeanningros : C’est un blog « extraordinaire », qui rassemble des critiques … parfois vieilles – parce que j’ai commencé ce blog en 2006 -, et, voilà, des critiques plus récentes. Je pense que je n’ai fait que m’améliorer au fil du temps, même si c’est tout à fait loin d’être parfait. Et voilà, c’est des points de vue tout à fait très subjectifs sur le film, avec une méthode d’analyse un peu inspirée du ciné-club de Caen, qui est une référence pour les cinéphiles, parce que c’est un type absolument génial – qui est responsable d’un ciné-club. En gros, c’est un site absolument extraordinaire où un type publie des critiques s’inspirant de Deleuze, alors je n’ai pas la prétention de dire que je m’inspire de Deleuze – que je n’ai absolument pas lu -, mais lui c’est vraiment quelqu’un qui s’y connaît en textes théoriques sur le cinéma, et qui, du coup, propose des critiques extrêmement pointues, et, je pense, le plus grand cinéphile que je connaisse, s’il fallait dire, je pense que je citerais ce Monsieur … Et, euh, voilà, il m’a beaucoup inspiré pour faire mes critiques.

D’accord, et, enfin, est-ce que t’as envie de dire quelque chose pour clore l’interview ? Tu as carte blanche …

Vive le cinéma, le plus beau de tous les arts – j’aurais pu le gueuler comme, comme Quentin Tarantino l’a fait sur la scène du Festival de Cannes, mais (montrant autour de lui, l’air amusé), je n’ai pas envie que les gens appellent la police au milieu du cinquième arrondissement. Vive le cinéma, le plus beau des arts, le plus jeune, mais … euh … contrairement à ce qu’avaient dit les frères Lumière, qui l’ont pourtant inventé, est promis à un très, très grand avenir.

Sortie d’Usine : Merci beaucoup, Cyril.

Cyril Jeanningros : Merci à toi.

Questions subsidiaires (parce qu’on n’allait pas se priver de prolonger un aussi passionnant échange, n’est-ce pas)

Cette fois, notre ami Cyril se trouve directement devant le Champo, entre l’affiche de Mais … qui a tué Harry ? et celle de L’Homme qui en savait trop, deuxième version (ndlr : tous les deux réalisés par le père Hitchcock).

Sortie d’Usine : Est-ce que pour toi le cinéma doit transporter, véhiculer une vision du monde ?

Cyril Jeanningros : Oui. Ça le fait nécessairement, parce qu’en fait tout film a une « politique interne » j’ai envie de dire, tout choix cinématographique est nécessaire, enfin, voilà, derrière chaque choix cinématographique transparaît une vision, une vision du monde. C’est impossible de faire autrement. Alors, il y a des films qui sont – on va dire – centrés autour de ça, et où le fait de transmettre une vision du monde est primordial, et d’autres films où il faut … plus la chercher, et … mais voilà.

Sortie d’Usine : D’accord. Et qu’est-ce que tu penses des Oscars et des Césars ?

Cyril Jeanningros : Alors, c’est très simple, les Oscars et les Césars – j’étais fan quand j’avais 14-15 ans, parce que … voilà j’adorais les célébrités, j’adorais les tapis rouges, les strass, les paillettes, etc. Mais, voilà, tout cinéphile sérieux se rend bien compte que c’est absolument idiot, que ça ne récompense déjà pas forcément le meilleur film en qualité – la procédure de sélection est hyper discutable hein, pour les Césars c’est les exploitants de salle qui votent, alors j’ai envie de dire, bon, ils ont envie de voter pour ce qui pourra leur ramener le plus de pognon, ou éventuellement pour remercier les gens qui leur auront permis de remplir leurs poches. Très franchement, pfff, les Oscars et les Césars, c’est inutile ; même s’il faut bien dire que ça a permis de révéler celui que j’ai quand même cité comme le plus grand talent – Abdellatif Kechiche – qui sait ce que serait devenu Abdellatif Kechiche s’il n’avait pas eu le César du meilleur film pour L’Esquive … Si les Césars deviennent une manière d’encourager les jeunes cinéastes, et d’asseoir un peu les légitimités de jeunes cinéastes, ça peut être une très bonne chose, là oui.

Sortie d’Usine : Alors, une dernière question, quels sont les films que tu attends, qui vont sortir, que tu attends impatiemment ? Y en a-t-il ?

Cyril Jeanningros : Ou-là, difficile, parce que, généralement, c’est toujours à chaque fois une surprise, je me dis « ah oui, tiens, Woody Allen sort un film », « ah oui, tiens » … En fait je regarde assez peu ce qui va sortir à long terme, comme ça, six mois, un an, mais je dirais le film sur DSK : je l’attends – une curiosité personnelle, même si je pense que ça va être (moue) nul ; là, il y a quelques images qui sont sorties – et il a d’ailleurs inventé un très bon concept, Abel Ferrarra, qui est la bande-annonce du film qu’il n’a même pas encore fini de tourner ! Il a mis les images – les rushes, quoi -, une petite compilation de rushes, le film est encore en tournage, donc, voilà, ça innove : bientôt on fera une bande-annonce du film qui n’est même pas tourné, où on verra les acteurs en train de signer leurs contrats ! Et donc, voilà, le film sur DSK, qui s’appelle je crois « The Man of New-York » ou un truc comme ça, euh, un truc comme ça. Sinon, quoi d’autre ? Ouais, là, rien ne me vient à l’esprit ; peut-être le prochain Wong Kar-Wai après The Grandmaster … Il avait un projet avec Nicole Kidman, euh, The Lady of Shanghai, qui a fini par capoter, enfin, voilà, qui s’est jamais fait (nldr : un peu plus tard, devant la bouche du métro Cluny – la Sorbonne, Cyril me confiera qu’il attend également le prochain film de Fatih Akin, avec Tahar Rahim, sur un père qui cherche ses enfants dans toute l’Europe).

Sortie d’Usine : Et peut-être une toute dernière question, quels sont les « films de ta vie » ? Bon, c’est toujours difficile, mais …

Cyril Jeanningros : Les films, les films de ma vie,  les films de ma vie : L’Aurore, Les Enfants du Paradis, L’Homme qui tua Liberty Valance,  Dersou Ouzala,  Les Temps Modernes, Larmes de Clown – de Victor Sjöström -, et … et La Vie d’Adèle ! La Vie d’Adèle (grand sourire).

Propos recueillis par Matthias Turcaud, le 01/10/13.

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