FILM NAZE SUR LES NAZIS, LE CAPITALISME, LA RFA, LA RDA, LA MAUVAISE ÉDUCATION ET LE MÉTIER D’ÉCRIVAIN (RIEN QUE ÇA)

Die Quellen des Lebens, de Oskar Roehler (2012), film d’ouverture du 18ème festival du cinéma allemand de Paris, au cinéma “L’Arlequin”, 76, rue de Rennes (métro Saint-Sulpice). Jeudi 3 octobre 2013, 20h. En présence de l’actrice Lavinia Wilson (interprète de Gisela Ellers dans le film, la femme de Klaus Freytag / Moritz Bleibtreu).

Dans cette saga autobiographique et romancée, Oskar Roehler dresse un portrait ambitieux de la RFA, de 1949 à 1979, à travers trois générations d’une même famille. Erich, le grand-père, ex-nazi, trouve la fortune avec sa fabrique de nains de jardin, un symbole du miracle économique de l’après-guerre. Son fils Klaus a plutôt des ambitions littéraires, mais sa femme Gisela le supplante dans ce domaine. Enfin, Robert, le petit-fils, cherche sa propre identité, entre le carriérisme cynique des uns et la frustration égocentrique des autres.

(Source : livret de présentation du 18ème festival du cinéma allemand de Paris).

QuellenDesLebens

C’est dommage de commencer ma chronique de la 18ème édition du festival du cinéma allemand de Paris – un cinéma que j’ai pourtant envie de défendre avec ferveur et que je considère comme extrêmement dynamique et non avare en pépites – en tapant sur un bon gros navet, mais c’est pourtant ce que je m’apprête à faire à présent – Mme Gisela Rueb, du Goethe-Institut de Paris, m’avait d’ailleurs prévenu. Je suis désolé, mais, très franchement, M. Oskar Roehler – car, oui, c’est bien de lui dont il s’agit -, m’oblige à dégommer son film sans pitié. Le titre de ce dernier, pompeux à souhait, annonce une sorte de Terrence Malick germanisé, les digressions sur les dinosaures en moins et quelques évocations (très) superficielles et passagères des grands jalons de l’histoire contemporaine de l’Allemagne en plus. Ici, le cadre historique est presque limité à son caractère ornemental : le grand-père du récit est un ancien nazi ? Alors il va être autoritaire à souhait et dire “Prosit” en imitant l’élocution du Führer Hitler avant d’ingurgiter sa pinte de bière. Il faut montrer que la société change dans les années 60 ? La belle affaire : on va donc tout simplement montrer Willy Brandt en train de faire un discours à la télévision. Le spectateur doit comprendre que tel personnage féminin – en l’occurrence Gisela Ellers, inspirée de la mère d’Oskar Roehler, l’écrivain Gisela Elsner – est une intellectuelle ? Eh bien, ce n’est pas sorcier, elle va citer Sartre dans une soirée, et l’affaire est réglée, point à la ligne.

Mais le plus embêtant est que Roehler ne s’avère pas du tout à la hauteur de l’ambition de son sujet et de son projet ; c’est là que, surtout, le bât blesse. Une fresque historique ambitieuse nous était promise, et on se retrouve finalement avec un affligeant alignement de clichés incessants. Assurément, le bonhomme ne fait pas dans la dentelle, partout il se ramène avec ses gros sabots, et sur-ligne bien toutes ses situations et ses dialogues ; les clichés courent tout au long du film dans une accumulation qui peut facilement confiner à l’indigestion la plus totale. Certes, il y a par-ci par là quelques séquences qui contiennent le ferment de quelque chose qui aurait pu être intéressant, ou mêmes des séquences correctes, il faut bien le dire, rares. On peut par exemple, à cet égard, relever la scène dans laquelle Robert enfant attrape plusieurs coups de soleil sur la plage et que son grand-père vient sèchement faire la leçon au père de l’enfant délaissé ; celle où les ouvriers de la fabrique de nains de jardin dansent sur “Daddy Cool” ; les scènes présentant le début de la romance entre Klaus Freytag / Moritz Bleibtreu et Gisela Ellers / Lavinia Wilson (très passager moment d’éclat lors de l’apparition de M. Bleibtreu dans le film ; vol d’oranges ; dépucelage plutôt sauvageon sur fond de nains de jardin qui menacent de tomber) ou encore celle où Robert adolescent a une érection alors qu’il fait réviser son amie Laura sur la peinture flamande du XVIIème siècle et qu’il éjacule peu après sur un miroir de salle de bain, scène relativement amusante qui peut rappeler Les Particules Élémentaires (Elementarteilchen, 2006), autre film du réalisateur adapté du livre-phare de Michel Houellebecq (Flammarion, 1998), un peu moins raté que ce navet-ci, même si pas franchement un chef-d’oeuvre non plus – n’en déplaise à Mariette Rissenbeek des “German Films” qui parle de “chefs-d’oeuvre” à tue-tête en ce qui concernent les films du, je cite, “vieux maître Oskar Roehler”. Ces quelques scènes d’ “éclat” très passagères s’oublient, hélas, bien rapidement, et sont complètement noyées dans un immense et abyssal alignement de clichés, durant, tout de même, trois heures – Roehler n’a pas eu pitié du spectateur, lui, ce qui justifie que l’on examine son cas de manière froide et dépassionnée.

Le spectateur semble, de manière générale, avoir été pris pour un idiot, tellement tout est pré-mâché ; tellement les dialogues, assez affligeants – confessons-le tout net -, redisent et réexpliquent (encore !) des situations pourtant pas bien compliquées. Grosso modo, le personnage pas amoureux dit “Je t’aime”, et le personnage pas content dit “Je suis pas content” ; j’exagère, mais, vraiment, c’est presque ça. Franchement, on a déjà l’impression d’avoir  vu tout ça mille fois, tout ça, à savoir : la famille de prolétaires qui s’enrichit, opposée à la famille de bobos méprisante et farouchement anticommuniste (tiens donc !) ; les parents qui, bien dans l’esprit post-68, délaissent leurs enfants une vie de Bohème entre sexe, cigarettes et autres beuveries – vie représentée de manière faussement subversive et finalement très prude dans le film. S’il y avait eu une intention de parodie ou de second degré, très bien, mais le problème est que le Monsieur semble se prendre très, très au sérieux. Par ailleurs, ironie du sort, le film s’avère tout aussi raté lorsqu’il convoque – comme déjà évoqué – toute une série de clichés extrêmement éculés que lorsqu’il se propose d’aller à contre-courant de ceux-ci : la scène d’amour lesbien entre la femme d’Erich Freytag – Elisabeth / Meret Becker  et sa soeur Marie / Sonja Kirchberger, limitée à un baiser de cinq pauvres petites secondes – le contraste avec La Vie d’Adèle n’a même pas besoin d’être explicité -, ou encore cell où Robert Freytag, de l’interprète duquel on va dire pas mal de mal dans quelques paragraphes seulement (patience, patience …) demande une aide financière lors de l’enterrement de sa grand-mère Hildegard Ellers / Margarita Broich, pour qu’il puisse rester en internat … Ce qui est énervant, en particulier, c’est cette fausse promesse de subversion et de provocation derrière un académisme foncier et extrêmement lisse.

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Sources of Life en devient ainsi probablement la plus grande comédie involontaire de l’année, et ce qui aurait dû être des sommets d’émotion – le grand-père Erich qui, en 1949, revient chez sa famille après la guerre ; Robert et Laura qui rendent visite au père de Laura à l’hôpital, interprété par Steffen Wink, qui est atteint d’un cancer du poumon et qui s’exprime à l’aide d’un appareil posé contre sa gorge – se transforment en pics ridicules et grotesques. Il faut à mon avis accuser tout autant de grandes faiblesses d’écriture et d’inconcevables lourdeurs dans les situations imaginées et les dialogues, extrêmement médiocres – de la part de quelqu’un qui vient pourtant d’un milieu littéraire et qui a tout d’abord été écrivain avant de passer à la mise en scène – qu’un jeu caricatural et tout simplement mauvais du casting pourtant quatre étoiles du film. On remarque certaines exceptions, comme Margarita Broich, savoureuse en grand-mère maternelle de Robert, et excellente par exemple dans la scène dans laquelle, hilare et enthousiaste au plus haut point, elle présente à sa fille Gisela et Klaus, le compagnon de celle-ci, chaque pièce de leur futur appartement comme s’il s’agissait là de quelque chose d’extraordinaire – “Die Küche !” (“La cuisine !”), “Das Badezimmer !” (“La salle de bain !”).

Mais un bon reste du casting – et notamment ses membres les plus prestigieux – sont juste mauvais : Jürgen Vogel et Moritz Bleibtreu – par exemple -, dont Dieu – s’il existe – sait pourtant que j’éprouve pour eux la plus vive sympathie et la plus vive admiration. Cependant, en vieux grand-père ex-nazi revenu de la guerre, et qui, dans la séquence inaugurale, affublé d’une barbe invraisemblable qui veut faire “sale” ou “négligée”, mange ses excréments faute d’autre nourriture, Jürgen Vogel alias Erich Freytag est juste, il faut bien le dire, pathétique de ridicule. Grimé par la suite façon Leonardo Di Caprio dans J. Edgar (Clint Eastwood, 2012), la prestation de l’ami Vogel – pourtant tout à fait magistral dans Le bonheur d’Emma (Emmas Glück) de Sven Taddicken (2006), et Le Libre arbitre (Der freie Wille) de Matthias Glasner (2006) – rappelons-le pour le coup -, s’apparente ici juste à une mauvaise blague. Franchement, on croirait presque à une parodie du “syndrome Oscar” façon Robert Downey Jr. dans Tropic Thunder de Ben Stiller (Etats-Unis, 2008) ; hélas, il ne semble rien en être …

Son personnage, même si pas complètement manichéen – il est antisémite, conservateur, misogyne et chasse sa soeur à son retour de Russie, mais, attention, il est plutôt aimable avec son petit-fils (yes !), reste tout de même extrêmement caricatural et, surtout, extrêmement mal écrit. Ses répliques sont souvent les plus attendues possibles, et on constate là un manque vraiment flagrant et toal de toute imagination dans l’écriture – pour un littéraire on repassera – parce que “être littéraire au cinéma”, ça ne doit pas seulement vouloir dire mettre une voix-off intempestive et lourde, mais surtout et avant tout écrire de bons dialogues ! Si, en effet, l’on peut bien rire devant certaines situations – comme lorsqu’un ami attardé de Robert, le petit-fils aux cheveux longs façon hippie (là encore, bonjour le cliché !), parle avec grand enthousiasme du grand-amiral Karl Von Dönitz et du IIIème Reich au grand-père ex-nazi Erich Freytag – cela ne semble vraiment pas toujours être à l’insu du réalisateur et de son acteur. On taxe donc autant l’un que l’autre : l’un pour avoir accepté de jouer dans cette sombre bouse, l’autre pour lui avoir torché un tel personnage – à condition, déjà, qu’on puisse appeler ça “un personnage” – et de l’avoir dirigé comme un pied, osons-le dire. Pour le coup, reconnaissons-lui au moins ça : avoir su rendre Jürgen Vogel à ce point mauvais, cela c’était, il est vrai, une sacrée performance.

Le même constat est malheureusement à faire pour Moritz Bleibtreu, que l’auteur de ces lignes apprécie pourtant beaucoup et cela dans un bon nombre de films différents – ceux de Fatih Akin, mais aussi Cours, Lola, cours (Lola rennt, 1999) de Tom Tykwer, L’Expérience (Das Experiment, 2003) de Oliver Hirschbiegel, ou même encore Les Particules Elémentaires (Elementarteilchen, 2006) du même Oskar Roehler. Quoiqu’il s’en tire quand même un peu mieux, pour le coup, que son comparse Jürgen Vogel – son personnage était aussi moins naze, et moins nazi -, et qu’il a ses (brèves) périodes d’étincelles dans le film – notamment, donc, sa première apparition à Munich, et la naissance de sa romance avec Gisela Ellers lors de laquelle la star allemande s’en tire plutôt avec les honneurs – arrivant, du reste, à faire croire par la magie du jeu qu’il est, vraiment, à ce moment-là, et malgré ses 42 ans réels, un jeune homme âgé d’à peine vingt ans – son interprétation reste néanmoins assez “figée”, et emprisonnée par tout un système de pauses, de mimiques, ou alors des habitudes sclérosées de jeu, déjà bien connues du public. “Monsieur Bleibtreu, faites votre Bleibtreu”, quoi : même Oskar Roehler a déjà su proposer des choses plus intéressantes à l’acteur – Bruno dans Les Particules Elémentaires (2006) pour lequel il avait reçu l’Ours d’argent (prix d’interprétation) au Festival de Berlin, ou même le rôle de Goebbels dans Jud Süss – Film Ohne Gewissen (Jud Süss – Film sans conscience, 2010).

Peut-être faut-il également accuser à ce sujet les costumes, postiches et autres perruques assez encombrants conçus par Esther Waltz : que ce soit la barbe initiale et les faux ongles (complètement ridicules, donc) de Jürgen Vogel ; la barbichette de Moritz Bleibtreu – accompagné du port de lunettes – pour signifier que, attention, il a vieilli, et, attention, il fronce les sourcils, et, attention, c’est un moment “émotion”, ou encore l’invraisemblable perruque portée par Gisela Ellers alias Lavinia Wilson (nom de l’actrice) – dont on salue quand même, au passage, l’investissement et les efforts (même si pas toujours extrêmement concluants) pour retranscrire l’évolution de son personnage sur une bonne vingtaine d’années (car l’évolution, tout de même, se fait ressentir) ; mais tout reste malgré tout assez pitoyable, osons-le dire franchement. Tous les effets, costumes, efforts de reconstitution de l’époque représentée, etc, se voient à 100 kilomètres à la ronde, ça ne marche vraiment pas du tout, je suis désolé et navré, mais non. De très courtes micro-scènes, comme lorsque le père Erich / Jürgen Vogel dit à son fils Klaus / Moritz Bleibtreu, qu’il n’apprécie pas du tout la négligence et l’éducation totalement insatisfaisante que ce dernier prodigue à son enfant Robert, le talent incroyable de ces deux grands acteurs du cinéma allemand contemporain affleure brièvement avec évidence. Il faut voir Moritz Bleibtreu sortir en caleçon dans la rue – il venait de batifoler dans une chambre d’hôtel avec une femme aux moeurs apparemment légères et aux seins généreux – et tenter de dissuader son père, déjà au volant de sa voiture, avec sa femme Elisabeth et son petit-fils Robert derrière, de ne pas lui prendre son enfant. Cela, c’est une scène de cinéma, une vraie ; mais une scène, hélas, ne sauve pas un film entier.

SOurcesOfLife

De toute façon, mal dirigés, des comédiens – même excellents – se révèlent impuissants (voir à ce sujet l’interview avec Cyril Jeanningros, à paraître bientôt sur “Sortie d’Usine”). Et ne parlons pas de Leonard Scheicher, l’interprète complètement tête-à-claques et insupportable de Robert Freytag – mine de rien quand même le personnage principal du film – et responsable d’une voix-off totalement inutile et complètement accablante, qui donne juste envie de s’occire sur-le-champ (nldr, traduction : de se tuer, quoi …). La partenaire de ce dernier, Lisa Smit, interprète du personnage de Laura Werner, une blonde mignonne mais définitivement pas très fut-fut, n’est hélas pas tellement meilleure que lui, d’ailleurs. Les acteurs enfants, dont je ne trouve malheureusement pas le nom sur “Imdb” sont déjà bien plus convaincants – notamment celui qui joue Robert enfant, mais aussi celle qui joue Laura enfant.

J’oubliais, pour achever complètement le massacre, de relever dans cette critique des effets de (soi-disant) “mise en scène” qui finissent de nous faire vraiment vomir (comme plusieurs des personnages tout au long du film d’ailleurs). La mise en scène adoptée par Roehler est tapageuse, vulgaire, tout sauf subtile : rappelons-nous de l’opposition entre le lit d’Erich / Jürgen Vogel, filmé avec une lumière bleue, et celui d’ Elisabeth / Meret Becker, filmé avec une lumière rose – toutes deux assurées par le chef op. Carl Friedrich Koschnick. Ces partis-pris du directeur de la photo auraient pu s’avérer être de bonnes idées, mais, dans les faits, c’est juste raté, et, surtout, totalement injustifié. Une autre fausse bonne idée, qui, finalement, tourne au désastre et s’avère à la fois tapageuse et vulgaire, c’est l’insert, très ostentatoire, très m’as-tu vu, sur les dents jaunies (par la nicotine, eh oui, merci M. Roehler pour le tuyau, j’ignorais) de Gisela Ellers alias Lavinia Wilson, lors des retrouvailles avec son fils Robert des années plus tard.

Non, vraiment, le carnage est assez total. C’est peut-être un peu radical et méchant, mais en sortant du calvaire de trois heures de Sources of Life (Die Quellen des Lebens / Les sources de la vie), on a juste envie de dire à M. Roehler : “s’il vous plaît, songez à arrêter le cinéma – pour votre bien comme pour le nôtre. Ou, en tout cas, n’écrivez plus vous-même vos scénarios. Et ne les mettez plus en scène non plus. Ou … Enfin, faites quelque chose, quoi. On vous en supplie.”

Enfin, en tout cas, avec un nanar comme ça, le reste de la programmation de cette 18ème édition du festival du cinéma allemand de Paris ne peut assurément qu’être meilleure : réjouissons-nous donc !

PS : Comment ce film a-t-il pu recevoir de bonnes critiques en Allemagne ?

Nota Bene : Cet article a été écrit le 4 octobre, avant que son auteur n’ait vu les autres films de ce festival. Maintenant qu’il les a vus (enfin une partie d’entre eux), il peut rassurer les lecteurs de “Sortie d’Usine” : le reste était en effet (largement) meilleur.

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