Une table ronde organisée par Ali Rebeihi sur France Culture le 28 août 2013, et faisant intervenir Eric Libiot de “L’Express”, Stéphane Delorme des “Cahiers du Cinéma”, Philippe Rouyer de “Positif” ou encore la philosophe Adèle Van Reeth, s’interrogeait sur l’état du cinéma français. Les taux de fréquentation seraient moins élevés que l’année dernière, des films comme Turf ou Des gens qui s’embrassent pollueraient considérablement le paysage. Le cinéma français se porterait mal, très mal. Toute la production hexagonale serait menacée par le système des acteurs bankables (Dany Boon, Jean Dujardin et compagnie) et les pitchs qui tiennent sur une moitié de post-it plié d’un côté, les tics et les tocs d’un cinéma d’auteur farouchement inaccessible (Philippe Garrel, si tu m’entends …) de l’autre. Toute la production hexagonale serait pourrie, à jeter aux orties.

Pourtant, quand on voit un film comme La Bataille de Solférino, on a envie de se dire que le cinéma français ne se porte pas si mal que ça, finalement. Premier long-métrage d’une réalisatrice dont le moyen-métrage “Vilaine fille, mauvais garçon” avait écumé avec succès plusieurs différents festivals, cette dite Bataille, qui mêle les altercations de deux parents quant à la garde de leurs enfants lors de l’élection de François Hollande le 6 mai 2012, fait preuve d’une ampleur, d’une énergie et d’un souffle romanesque qui font vraiment plaisir à voir. Mélangeant le rire aux larmes, le documentaire à la fiction, épousant en somme le mouvement tumultueux et désorganisé de la vie, le film de Justine Triet se révèle complexe, ambitieux et difficilement classable. Le voir est à la fois une épreuve et un plaisir. Une épreuve parce que les scènes d’altercation durent souvent jusqu’à l’exténuation, la jeune réalisatrice ne ménageant pas sa jeune troupe de comédiens d’ailleurs au diapason. Ce parti-pris assumé jusqu’au bout donne lieu à des séquences particulièrement vertigineuses et puissantes. On retient notamment la scène lors de laquelle le voisin asiatique de Laetitia tente d’expulser Vincent, son ex-mari encombrant venu voir ses enfants, mais aussi celle dans laquelle ce même Vincent se confronte à un commissaire qui ne comprend pas comment l’ex-femme de ce dernier a pu faire venir ses enfants rue de Solférino sur son lieu de travail (elle est présentatrice télé), croit tout simplement que Vincent se paie sa tête, et se met donc à parler du magicien David Copperfield.

"La Bataille de Solferino" de Justine Triet

Mais si La Bataille de Solférino est un film éprouvant, c’est également un pur moment de jubilation et de plaisir. C’est en effet un plaisir de se perdre dans la foule à l’image des protagonistes, de se perdre dans cette intrigue complexe et double qui nous rappelle l’affection de Triet pour les séries, comme par exemple “The Wire” qu’elle cite volontiers comme référence en interview. Un plaisir aussi, parce que si le film parle de thèmes graves comme la fin d’un amour ou la difficile question de la garde des enfants au sein d’un couple divorcé à la manière du Kramer contre Kramer multi-oscarisé (et bouleversant) de Robert Benton (1979), il est également rempli de légèreté, émaillé d’éclats comiques inattendus, souvent dus à la présence de Vincent Macaigne, l’irrésistible interprète de l’ex-mari Vincent, illustrateur de BD lunaire et très attachant, “tonnerre” de fébrilité à la chevelure hirsute, à la voix éteinte, à l’air ahuri et à l’élocution toujours hésitante, ou encore à Marc-Antoine Vaugeois qui joue un baby-sitter nonchalant et peu expressif. C’est aussi à l’intelligence du scénario qu’il faut remercier d’avoir ménagé des temps de comédie à l’intérieur de ce face-à-face poignant entre les deux ex-conjoints et cette “course contre le temps” que le film se propose d’orchestrer, puisque Vincent, déjà en retard d’un jour par rapport à son droit de visite des enfants, va tout faire en sorte de pouvoir les voir encore avant que le week-end ne soit écoulé. Comme temps de pause, on peut retenir le moment où Laetitia Dosch, interprète de Laetitia l’ex de Vincent, entre deux plages d’énervement, éclate soudainement de rire en voyant le masque de dragon chinois que Vincent comptait offrir à l’un de ses enfants (l’achat de ce masque, comme de fleurs, par ce même Vincent au début du film, offrait également au spectateur deux vraies perles comiques) ou le moment où Vincent brutalise la chienne de son ami avocat Arthur pour lui faire éprouver la sensation du “vide” que lui éprouve devant l’impossibilité de voir ses propres enfants. En somme, avec ce premier long-métrage d’une jeune réalisatrice française du nom de Justine Triet, on a à la fois droit à un film intime, politique, drôle, tragique, éprouvant et jubilatoire. Surtout, une sorte de nécessité secrète mais évidente semble avoir engendré le film, nécessité d’où résultent son incroyable force et son incroyable puissance. Non, vraiment, quand on voit un film comme La Bataille de Solférino, on a envie de se dire que le cinéma français se porte magnifiquement.

"La Bataille de Solferino" de Justine Triet

Questions posées à Justine Triet lors de l’avant-première du film au Forum des Images, mardi 17/09/13

Sortie d’Usine : Les personnages portent les prénoms des comédiens. Vous êtes-vous nourri de leurs personnalités pour écrire les personnages, avez-vous écrit pour eux ?

Justine Triet : Oui, j’ai pensé à eux très vite, sauf Vincent, qui s’est rajouté un peu plus tard. Je trouve ça beau qu’ils gardent leurs prénoms, mais je n’ai pas forcément envie d’expliquer. Il y avait deux bébés de moins de deux ans sur le plateau, c’est une raison très pratique, mais ça les aurait perturbés s’ils avaient par exemple dû appeler Laetitia autrement. Souvent les bébés sont trop mignons dans la manière dont ils sont représentés, dans mon film ils pleurent davantage. Pour en revenir à mes personnages, je me sens proche d’eux, même si le film n’est pas autobiographique. Il y a un mélange de choses crues et de fantaisie, la construction du film, c’est d’abord une montée puis une redescente par l’alcool. Mes personnages ne sont en tout cas pas des caricatures.

Sortie d’Usine : Certaines scènes durent jusqu’à l’exténuation : la scène avec le voisin asiatique, ou celle dans le commissariat. Quelle était la part dévolue à l’improvisation, tout était-il écrit, ou avez-vous laissé une marge de manoeuvre à vos comédiens ?

Justine Triet : Le film est très écrit, mais après il y a eu certaines surpises, comme lorsque Vincent dit à propos de la chienne d’Arthur : “Tu vas sentir ce que c’est le vide ?” La fin, dans le restaurant chinois, est également improvisée, avec la blague sur le double-sens du mot “avocat”, à la fois un légume et un métier. Des blagues et des ruptures non prévues sont venues s’intégrer au film.

Film projeté dans le cadre de la programmation “Qui fait l’info ?” au Forum des Images, du 17 septembre au 31 octobre. Remerciements à Diana-Odile Lestage, l’attachée presse du Forum des Images.

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