Figure proéminente du cinéma d’auteur hexagonal, Arnaud Desplechin revient aujourd’hui avec un film que l’on pouvait attendre au tournant du fait de sa réputation d’intello à la française. Tourné aux Etats-Unis et en anglais, il traite de l’histoire vraie de Jimmy Picard, indien Pieds-Noirs souffrant de terribles maux de têtes après avoir été blessé au crâne pendant la Seconde guerre mondiale. Il entame alors une analyse avec l’anthropologue Georges Devereux, célèbre pour avoir été le fondateur de l’ethnopsychanalyse. Le film est d’ailleurs adapté de son livre Psychothérapie d’un indien des plaines de 1951 – un très joli titre par ailleurs, bien plus antithétique que le très freudien Jimmy P.

Benicio Del Toro et Mathieu Amalric dans "Jimmy P." d'Arnaud Desplechin

Véritable ambition d’adapter au cinéma un récit scientifique à la croisée de l’ethnologie et de la psychiatrie, elle n’en était pas moins risquée. On retrouve finalement du Desplechin bien plus en continuité avec ses œuvres précédentes que les apparences ne le laissaient croire, avec, toujours, ce profond intérêt à filmer les crises intérieures de ses personnages. Dans le même temps, Amalric est (toujours) du casting, alors on aurait pu s’en douter.

Traitant principalement de la relation entre les deux protagonistes, à savoir donc l’analyse, le réalisateur ne tombe jamais (première prouesse) dans un naturalisme se cantonnant à l’observation de la cure par la parole d’un Benicio Del Toro – qui est, comme à son habitude, impressionnant. Au contraire, l’on voit comment se construit leur échange et on prend un malin plaisir à observer que parfois les rôles s’inversent. La superbe mise en scène le suggère d’ailleurs, en jouant notamment sur des plans de caméra plus ou moins rapprochés ou encore sur une dualité intérieur/extérieur hautement symbolique. Car qui est le plus malade au fond ? Le blessé de guerre ou l’anthropologue en quête de reconnaissance scientifique ? L’indien ou le juif immigré ? On ne saura jamais tout ni de l’un, ni de l’autre personnage, mais, peu à peu, des bribes de leurs passés respectifs émergent, emplissent le tableau et s’emmêlent dans une amitié dont les deux sortent grandis.

Benicio Del Toro dans "Jimmy P." d'Arnaud Desplechin

Desplechin en reste cependant à ces simples suggestions et souhaite demeurer fidèle à l’ouvrage ; il raconte cette cure si singulière, sans trop prendre parti et sans trop vouloir proposer un nouveau regard de cinéaste. S’il y parvient d’une certaine manière et c’est louable, on reste tout de même sur notre faim. À force de non-dits, l’on ne parvient plus à cerner toute la psychologie des personnages (paradoxal non ?!) et l’on se perd souvent dans les explications de l’un ou de l’autre. En d’autres mots, Arnaud Desplechin ne relève pas le défi de rendre cette psychanalyse cinématographique et on ressort d’autant plus frustré que les deux personnages ont de la matière qui n’est pas exploitée : on aimerait par exemple en savoir plus sur la sœur de Jimmy ou encore sur l’amie de Devereux, sur ces scènes font certainement partie des plus belles du film.

Autre filon manquant, bien que subtilement évoqué une fois de plus, le contexte politique et culturel qui entoure la question indienne aux Etats-Unis dans les années 1950. L’évoquer frontalement n’est pas de propos et n’intéresse d’ailleurs pas le réalisateur, mais cette question constitue malgré tout le cœur de l’histoire : y a-t-il des maux (psychiques) spécifiques à des races ? La réponse tend vers le non et constitue les conclusions des travaux de Devereux, mais on aurait pu imaginer qu’il s’oppose à plus de résistances idéologique et scientifique sur son chemin.

Mathieu Amalric et Benicio Del Toro dans "Jimmy P." d'Arnaud Desplechin

Finalement, le film est très beau, mais frustre par son déficit narratif. Ou alors c’est la marque que Desplechin, même en anglais et dans un décor exotique, reste un intellectual (jeu de mots, jeu de mots…). Alors qu’Un conte de Noël parvenait à nous captiver avec ses trames entremêlées, ce dernier-né désappointe un peu : il n’est pas plus accessible, et pourtant moins complexe et moins harmonieux dans son cinéma. Restent les belles images et l’espérance qu’un second visionnage (ou une analyse) nuancera ces propos.

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