Il y a quelques jours, un article du New York Times a fait grand bruit dans les médias français. Et pour cause ! Entendre un Yankee regretter ne pas avoir accès à nos séries, cela peut rendre plutôt perplexe. Nous, petits citoyens franchouillards se plaignant de la qualité de Plus belle la vie ou d’Inspecteur Navarro, se réfugiant dans la sécurité des chaînes de télévisions américaines, avons visiblement des shows que le monde nous envie. Il est vrai qu’avec le recul, nos productions ne sont pas toutes à jeter, loin de là. Cependant, ce qu’en font les grands networks est souvent décevant et la justification apportée plutôt légère…

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Cet article, qui vaut véritablement le coup d’œil, fait l’éloge de quatre productions, Maison Close – Un Village Français – Engrenages – Les Revenants (trois productions sur les quatre viennent de Canal…). Les comparaisons sont bien intéressantes : « Engrenages est un New York District vu par Stendhal. Les Revenants (notre critique ici) est une sorte de The Walking Dead, sauf qu’ici les zombies sont débordants de sensibilité et préfèrent le cassoulet à la chair humaine » ou encore « Maison Close (…) – quand Baudelaire rencontre Playboy. » Alors, soit, nos séries sont bien construites, présentent selon l’auteur les thèmes classiques de manière inattendue, innovante et, surtout, seraient le reflet du meilleur de notre cinéma. Oui, journaliste américain, flatte nous, encore et encore. Mais pourquoi cette déclaration soudaine? Nulle jalousie, au contraire. Le point central réside dans la profonde critique du système télévisuel. Le journaliste se plaint de l’impossibilité pour les Américains d’apprécier la qualité de ces petites perles à la française, puisque les chaînes télévisées ne diffusent que des séries nationales. Seul Netflix, par son format, pourrait ouvrir son offre aux séries étrangères, comme il le fait déjà avec Engrenages (Spiral pour la version US), et ses trois premières saisons qui cartonnent outre-Atlantique ; mais les autres, n’étant ni sous-titrées, ni doublées, restent inaccessibles. 

Pour ce qui est du sous-titrage, les chaînes pourraient le fournir elles-mêmes. Channel 4, l’une des principales chaînes britanniques, a diffusé Les Revenants cet été, en français sous-titré anglais. Pour la première fois depuis plus de vingt ans, une série non-anglophone a été diffusée sur ce canal du service public et la réception fut excellente. Près de 2 millions de téléspectateurs figés devant nos fantômes bien français, The Guardian expliquant que « Les Anglais ne s’étaient pas autant intéressés à la vie et à la mort, à la télévision française, depuis le commissaire Maigret ». C’est dire ! Mais en Grande-Bretagne, d’autres séries provenant de l’autre côté de la Manche avaient déjà débarqué : des séries telles que Maison Close, Engrenages et cette fois Braquo (toutes produites par la chaîne cryptée) ; même si l’engouement autour de The Returned – nom britannique des Revenants – est particulièrement puissant. Difficile de croire donc les Américains sur l’impossibilité de sous-titrer quand l’Angleterre le fait depuis plusieurs années. La vérité ne serait-elle pas plutôt du côté d’un sentiment de fierté chez l’Oncle Sam ? Sentiment qui l’empêcherait de regarder autre chose que ses propres productions? Ou alors, cela viendrait des spectateurs qui ne voudraient pas faire l’effort soi-disant de lire des sous-titres, ou de regarder une série doublée. Quoi qu’il en soit, se pose alors la question : comment récupérer ces petites perles télévisuelles, pas forcément françaises, mais aussi nordiques par exemple ? L’adaptation !

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C’est un phénomène que l’on constate depuis plusieurs années. On achète les droits de scénario et on refait le show à l’américaine. The Office/Shameless (britannique au départ), Ugly Betty (d’origine colombienne, oui oui), In Treatment et Homeland (inspirées de deux séries israéliennes – Betipul et Hatufim), The Borgias (pâle copie de la série de Canal +), voire Modern Family (controverse sur l’influence de la française Fais pas ci, fais pas ça). Et c’est sans parler des séries nordiques (The Killing, The Bridge et les futurs remakes de Borgen et de Den Som Dræber) qui sont nombreuses à être déjà passées par ce processus. D’autres projets seraient en cours, comme un remake par Sam Mendes d’Engrenages, la série française qui plaît le plus à l’étranger (diffusé dans 70 pays), ainsi que, grande surprise, une version de Maison Close par Mark Whalberg pour HBO. Au programme également, une nouvelle série, Resurection, un copié-collé officieux des Revenants. Force est de constater que la qualité n’est pas toujours de mise. Autant certaines versions valent vraiment le détour (Homeland, The Killing), d’autres ne sont bonnes qu’à jeter (The Borgias, pitié !). Evidemment, quasiment chaque nouvelle version est de moindre qualité par rapport à la série d’origine. Mais les spectateurs se laissent happer par les versions américaines, souvent seules disponibles sur leurs postes de télévisions. De ce fait, le succès provoqué par tous ces remakes – les bons comme les mauvais – est considérable et les chaînes ne sont pas prêtes d’arrêter le massacre. Au contraire, cela est tellement rentable que de plus en plus de pays imitent cette politique de l’adaptation. On revient en France avec, par exemple, le remake de The Bridge (affaire policière inter-frontalière, originalement entre la Suède et le Danemark, intitulée Bron) version Eurostar – The Tunnel – ou, en Angleterre, avec They Come Back, une autre version (ça commence à en faire beaucoup) des Revenants par Paul Abbott (Shameless). Et on ne parle même pas des dizaines de version de Caméra Café ou de Fort Boyard, vous avez compris le principe.

Conséquence de tout cela ? Les producteurs français visent désormais l’international dès le départ, en proposant directement des shows tournés en anglais. Récemment, la très regrettable nouveauté de NBC, Crossing Lines, co-produite par TF1, présente à chaque épisode des enquêtes européennes avec un Marc Lavoine snobant sa langue maternelle pour parler un anglais plus qu’imparfait, avec un jeu toujours aussi maladroit. L’horreur pour nos yeux et nos oreilles, en somme. Pour TF1, cela revêt un côté hautement pratique d’un point de vue marketing. Pas besoin de doublage ni de sous-titres ! De même, M6 mise gros sur ce nouveau style de co-production avec Le Transporteur, mené par l’anglais Chris Vance (Prison Break, Dexter), ou encore XII, qui a été achetée par plus de 150 pays ! Mais ce que l’article du New York Times met en avant, c’est que cette qualité à la française ne se retrouve pas dans ces séries, déjà “américanisées” dans leur production. 

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La série télévisuelle est de plus en plus reconnue comme une oeuvre artistique par le milieu du cinéma. Entre les réalisateurs habitués du grand écran qui se prêtent au jeu du petit (David Fincher, qui dirige les 2 premiers épisodes de la génialissime House of Cards – on vous en parlait déjà en février ici puis encore une fois en juin par ici) et les écoles qui s’ouvrent à ce nouveau style (notamment la prestigieuse et réputée snob Fémis, qui offre dès cette année une formation spécifique à la création de séries), on entraperçoit un avenir radieux pour la télévision. On a de la chance : la France fait partie des producteurs les plus prometteurs. Mais s’ouvrir vers l’international ne devrait pas signifier une baisse dans la qualité des shows et ça, les pays scandinaves l’ont parfaitement compris, en produisant des séries originales et avec un véritable parti-pris artistique. Nous aussi, on préfère lorsque nos créations conservent cette différence, ce label “Made in France” que même les américains nous envient. D’ailleurs, Canal + a annoncé très récemment avoir lancé des projets en partenariat. Connaissant la maison, on est plus excité qu’intrigué. Un exemple? L’adaptation de la bande dessinée Barbarella par Nicholas Winding Refn (une coproduction avec Gaumont International Television). Oui oui, Winding Refn travaillant pour Canal +. Comme quoi, la mondialisation de la télévision n’a pas que des mauvais côtés !

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