Avec un prix d’interprétation pour Bérénice Béjo — plus éblouissante que jamais —, Le Passé fait partie de la top liste de Cannes, de ces films présents sur toutes les lèvres lors de la Quinzaine. Il s’inscrit aussi tout naturellement dans la ligne directrice d’Asghar Farhadi, cinéaste iranien passé maître dans le réalisme pudique et humaniste. Farhadi avait marqué les esprits avec Une Séparation en 2011, il revient aujourd’hui avec un divorce — répétition ? On préférera l’idée d’une logique de continuité.

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Après quatre années de séparation, Marie demande à son ex-mari Ahmad, alors retourné vivre en Iran, de revenir en France afin de finaliser leur divorce et ainsi de lui permettre d’avancer dans la relation qu’elle entretient avec son nouveau compagnon. Dès son arrivée à Paris, Ahmad découvre la situation et le chaos qui règne dans la vie de Marie, sa relation conflictuelle avec sa fille, l’ex-femme de son nouveau compagnon qui est dans le coma après une tentative de suicide, et des enfants perdus au milieu de tout cela.

Là encore, les personnages sont creusés dans la masse, sculptés, mais avec des facettes suffisamment brutes pour laisser cette part de non-dit, de pudeur et d’humilité, qui fait la force du film. Ali Mosaffa campe un homme perdu et beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît, tellement altruiste qu’il en oublie de penser à lui. Revenu en France en pensant retrouver la situation qu’il avait laissée quatre ans auparavant, il se retrouve bon gré mal gré médiateur entre Marie et Samir, tous deux perdus entre le présent confus qu’ils vivent, leur futur qu’ils essaient tant bien que mal de construire, et surtout leurs passés respectifs qui ne cessent de les retenir en arrière. Et en effet, c’est bien là tout le nœud du film : aucun des personnages, pas même les enfants, n’arrive à se projeter dans un avenir qui est plus qu’incertain, aucun ne supporte le présent étouffant qui les enserre, et surtout aucun ne peut se détacher des fantômes du passé. Dan Graham avait réalisé en 1974 cette installation, Present Continuous Past(s), où les spectateurs se retrouvaient dans une pièce couverte pour la moitié de miroirs, et pour l’autre d’écrans où était alors retransmis en continu l’enregistrement vidéo de cette pièce, mais avec un décalage de huit secondes. Chacun est alors confronté à son propre reflet face au miroir, et à sa propre existence dans le passé. Or c’est bien le même système de kaléidoscope que Farhadi met en scène ici, toujours de manière très sereine et posée. Marie, perdue entre Samir, le suicide de sa femme, ses deux filles et le fils de Samir, ainsi que le retour d’Ahmad, se transforme en un roc brut et fragile à la fois. A force d’être sur la corde, elle craque, et devient manipulatrice et paranoïaque — offrant alors un rôle de composition à Bérénice Béjo. Subtil et puissant, on vous dit.

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Et parlons donc de la mise en scène. C’est un film long, lent et dur. Et pourtant, point d’ennui ici, ni de pathos ou même de malaise. Outre ce dispositif plutôt génial de kaléidoscope temporel, Asghar Farhadi emprunte les codes du film policier pour dérouler ce paradigme des relations humaines dans la réalité, quand la règle des trois unités n’existe que sur le papier. Il s’approche des personnages tout en gardant la bonne distance pour éviter toute lourdeur ou pathos, et nous sert ainsi un joli conte moral sur la « vraie » vie des gens ordinaires, servi par des acteurs justes et éblouissants. Outre Bérénice Béjo, hypnotisante, et Tahar Rahim, toujours aussi poignant, soulignons la performance du petit Elyes Aguis, impressionnant dans le rôle de Fouad. Tous sont sublimés par ce don qu’a Asghar Farhadi de produire des émotions assez fortes et retenues pour nous secouer juste en nous effleurant.

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