Après six courts-métrages, Antonin Peretjatko, ce diplômé de l’Ecole Louis Lumière âgé de 39 ans s’essaie à la forme longue avec une fantaisie décalée et plutôt rafraîchissante, La Fille du 14 juillet. Le pitch tient sommairement en deux lignes – les pérégrinations d’une bande de copains lors d’un été écourté à cause de la crise économique, la rentrée commençant subitement en août au lieu de septembre. On y suit notamment les amours différées d’Hector et de Truquette qui s’aiment sans trop oser se l’avouer, les tentatives (totalement ratées) de séduction menées auprès de Truquette par Berthier, frère d’une amie de celle-ci et éternel gros beauf vêtu d’un élégant T-shirt Mac Do, ou encore les arnaques du Dr. Placenta, médecin du dimanche sans véritable diplôme et coureur de jupons culotté. Sur l’ensemble souffle un vent anarchique et libertaire qui n’est pas sans rappeler l’esprit post soixante-huitard des Valseuses d’un Bertrand Blier (1974) – sauf qu’ici la contestation est surtout d’ordre politique et non sexuel, à l’image d’une séquence de fusillade entre les héros du film et trois gendarmes voulant les arrêter.

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Mais La Fille du 14 juillet lorgne également fréquemment avec le genre burlesque. Les gags s’y agglomèrent dans un esprit de folie douce et n’ont parfois d’autre raison d’être qu’eux-mêmes – la couverture d’un livre de droit exigeant qui cache en fait un Manuel de séduction bas de gamme, la serrure de la porte d’entrée du Dr. Placenta qui prend la forme d’un tortueux labyrinthe, Hector qui arrive comme par magie à rester les deux pieds dans les airs lors de l’exécution d’un numéro de cirque sur des bouteilles ou encore une fanfare encombrante qui vient envahir un espace étroit lors d’une séquence pouvant rappeler celle de la minuscule cabine de bain dans laquelle pénètre une bonne dizaine d’individus divers dans A Night At The Opera de Sam Wood avec les Marx Brothers (1935). L’absurdité de certaines situations, aussi macabres qu’invraisemblables – le doigt, le bras, puis la tête d’un malheureux cobaye victime d’une guillotine de pacotille – pourrait sans problème être qualifiée de bunuelienne, tandis que l’insolente liberté du film peut également faire penser à l’esprit de la Nouvelle Vague, affranchie de nombreuses contraintes matérielles ou budgétaires. Enfin, selon les propres mots de Peretjatko, le film se réfère aussi aux Pieds Nickelés, tant par les gags que par le coloris des images, qui semblent comme venues d’un autre temps.

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Ce recyclage de références ne devient cependant pas encombrant et n’empêche pas au film d’affirmer son propre territoire, quelque part entre Bunuel, Groland, la Nouvelle Vague et les Marx Brothers. Une sélection cannoise (à la Quinzaine des réalisateurs) est d’ailleurs venue souligner l’émergence d’une nouvelle voix, singulière et unique, et encourager un réalisateur qui travaille actuellement déjà à son second grand projet, consacré à « l’inauguration d’une piste de ski artificielle en Guyane ». Certes, La Fille du 14 Juillet, avec son scénario prétexte et son comique de décalage envahissant, menace de temps en temps de tomber dans le piège du film à sketchs : empilement de petites trouvailles sympathiques, juxtaposition de gags. Par ailleurs, Peretjatko, ne semble pas vraiment choisir entre réflexion sur la République française et ses valeurs, brûlot politique, comédie burlesque ou encore hommage cinéphilique à diverses cinématographies manifestement aimées et admirées. Le titre tout comme le défilé initial tourné en dérision avec la ridiculisation ouverte des figures de pouvoir que sont Nicolas Sarkozy et François Hollande, l’allusion au marasme économique qui sous-tend toute l’histoire semble conférer au film une évidente et indéniable charge politique. Mais finalement le comique farfelu s’y voit offrir la plus belle des parts ; le scénario s’attarde par ailleurs davantage sur la romance naïve et, il faut le dire, un peu creuse entre Truquette et Hector que sur le marasme économique proprement dit, simple point de départ de l’histoire. Parallèlement, des références appuyées et têtues à la Révolution française et à la guillotine – prétexte à un running gag du film précédemment évoqué et entre autres motif de la vaisselle du Dr. Placenta – émaillent constamment le long-métrage. Son titre et son ouverture promettent une parabole sur la République française, mais l’on doit bien constater que le film n’est pas que ça, et que le plaisir du gag ou de la référence voisinent avec les allusions au contexte politico-socio-économique. La transformation de Sarkozy ou de Hollande en simples pantins dépourvus d’autonomie propre promettait une satire particulièrement corrosive et toxique, mais le film semble ensuite bifurquer vers une tonalité plus volontiers candide et bon enfant. L’indécision générique de La Fille du 14 Juillet trahit en tout cas bien qu’il s’agit là d’un premier film, doté, quand on y songe, des qualités et des défauts typiques d’un premier film. On y sent l’énergie, l’envie irrépressible de faire du cinéma ; mais en même temps des maladresses viennent handicaper un long-métrage somme toute assez bordélique et foutraque. Si son potentiel comique demeure indéniable, la qualité et l’efficacité des gags n’est pas toujours au diapason – on demeure par exemple de marbre face aux vaines truculences d’Esteban, qui interprète dans le film Julot, le camarade éternellement malchanceux de Truquette.

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Cependant, l’on pardonne aisément au film ses quelques maladresses et son manque de rigueur scénaristique. Le bonheur de voir débarquer un tel ovni au sein de la production hexagonale usuelle demeure le plus fort. Intervient aussi le plaisir d’avoir affaire à un authentique film de potes, tourné avec trois quignons de pain (traduction : 300 000 €). La bande est notamment menée par l’étincelante Vimala Pons, jeune comédienne et circassienne (qui prouve d’ailleurs dans le film ses talents d’acrobate lors de deux petites saynètes sur des bouteilles) ainsi que par Vincent Macaigne, ténor de la nouvelle scène française, passé par le Conservatoire national de théâtre de Paris et mascotte principale de toute une série de premiers films récents – du Monde sans femmes de Guillaume Brac, où il se révélait d’ailleurs bouleversant en grand amoureux timide, en passant par La Bataille de Solférino de Justine Triet, également sélectionné cette année à Cannes – dans la section ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion). On apprécie également reconnaître le visage familier d’Albert Delpy – interprète d’un père truculent et libidineux dans les films de sa fille Julie (Two Days in Paris et Two Days in New York) ; et la brève apparition de Bruno Podalydès en policier psychopathe sous un air inoffensif vient suggérer le traçage d’une possible filiation avec cet autre cinéaste foutraque et rêveur. En bref, la joie que Peretjatko et sa bande ont vraisemblablement éprouvée à tourner cet intrigant objet se transmet inévitablement au spectateur, et le petit charme opère finalement sans difficultés.

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