Troisième partie du dossier Michael Cimino : Sortie d’Usine s’intéresse aujourd’hui au célèbre film The Deer Hunter, oeuvre culte sur la guerre du Vietnam, relatant la descente aux enfers des soldats américains.
Il ne s’est écoulé que trois années après la fin de la guerre du Vietnam lorsque sort Voyage au Bout de l’Enfer, premier film américain à traiter frontalement du conflit. Nous sommes donc en 1978, au crépuscule du Nouvel Hollywood (mouvement cinématographique des années 70s durant lequel le renouvellement administratif des majors hollywoodiennes permet à une nouvelle génération de cinéastes de prendre le pouvoir et de réaliser ainsi des œuvres personnelles, en totale rupture avec le classicisme hollywoodien et en phase avec les violents bouleversements sociaux et politiques secouant les États-Unis). Le désenchantement a remplacé l’euphorie du début de la décennie, le mouvement hippie s’essouffle, le Watergate est passé par là et le désastre vietnamien hante les esprits. C’est donc sous le signe de cette dépression que Michael Cimino nous plonge dans cette petite ville industrielle de Pennsylvanie, où une communauté ouvrière d’origine ukrainienne se prépare au mariage de l’un d’entre eux (John Savage), tout en sachant que lui et deux autres de ses membres, Michael (Robert de Niro) et Nick (Christopher Walken), partiront combattre au Vietnam peu de temps après.
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En plaçant ses protagonistes dans ce dispositif de compte à rebours, Cimino projette une discrète ombre planant sur les dernières heures d’insouciance de ces hommes. Si l’intimité partagée avec cette bande d’amis nous permet à la fois de rire de leur blagues potaches, et d’être gênés face aux tensions qui peuvent régir leurs rapports, on ne nous laisse jamais oublier que ces précieuses tranches de vie, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, appartiennent déjà au passé.

L’émotion dégagée par cette prise de conscience est d’autant plus forte car le film prend tout son temps pour naturellement développer notre empathie envers ces hommes nuancés et attachants. Qu’il s’agisse de Michael (Robert de Niro à son apogée), la figure charismatique et fédératrice de la bande représenté comme grand héros américain traditionnel maitrisant la nature et l’espace sauvage (il est le “deer hunter” du titre américain), ou de Stan (bouleversant John Cazale qui mourra peu de temps avant la sortie du film) le rebus du groupe qui ne partira pas au combat, l’identification permise par cette proximité ne rend que plus présente la terrible épée de Damoclès suspendue au dessus de cette petite famille imparfaite mais soudée. Car en effet, si les trois hommes ne sont pas encore dans les rizières asiatiques, ils ne sont plus tout à fait en Pennsylvanie non plus, comme en témoignent les trois portraits en noir et blanc qui trônent au mur durant la fête du mariage, tel un hommage à des hommes déjà morts.

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Ni ici ni là-bas, c’est de cet entre-deux que naît l’extrême puissance de Voyage au Bout de l’Enfer, car si Cimino choisit de structurer son oeuvre en trois grands blocs bien distincts (Pennsylvanie, Vietnam, retour en Pennsylvanie) c’est pour mieux montrer la violence avec laquelle la traumatisante partie asiatique rejaillit sur le restant du film. L’horreur de la guerre a beau être extrêmement cloisonnée par le montage (les poins d’entrée et de sortie du Vietnam se réduisent à un raccord abrupt), celle-ci finit par déborder et contaminer l’espace des personnages restés au pays (John Cazale, Meryl Streep) qui se retrouvent atteints de plein fouet par des combats se déroulant à des milliers de kilomètres de leur terre.

Déjà au croisement du drame intimiste et de la fresque épique, Voyage au Bout de l’Enfer se mue alors en film catastrophe exposant tout ce qui a été bafoué par ce déchaînement de violence. Les héros de guerre de retour au pays ne sont plus que des survivants condamnés à l’impuissance, ceux qui ne se sont jamais remis du traumatisme sombrent dans l’addiction et le silence. Tout ce que les longs rituels de mariage ont construit dans le premier acte du film est déjà en ruine. Les mythes sont tombés, l’innocence déjà assombrie a disparu, l’Amérique est définitivement meurtrie et à l’heure de ce terrible bilan, Cimino s’interroge. Il achève son film en questionnant la capacité de son pays à se relever de ses blessures, comment oublier, comment aller de l’avant pour se reconstruire et retrouver son identité brisée ? La réponse réside sans doute dans le « God bless America » chantonné en chœur par le petit groupe qui joint ainsi sa douleur à un deuil national dépassant leur simple communauté et invoque par la même occasion le légendaire (ou fantasmé) pouvoir fédérateur de la Star Spangled Banner, qui même lacérée et couverte de sang parviendrait à générer chez les américains l’espoir d’un renouveau. Un renouveau teinté de désenchantement, mais un renouveau tout de même.

 
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