La Porte du Paradis arrive sur nos écrans dans une toute nouvelle version restaurée et remontée selon les vœux de son réalisateur. Bien plus qu’une chance de pouvoir profiter de ce film au cinéma, il est évident, au sortir de l’avant première présentée par Michael Cimino lui-même, que voir ce chef-d’œuvre maudit est une nécessité. Chef d’œuvre… Un mot qui ne signifie plus grand chose à l’heure de la relativité artistique. Des mots de Cimino lui-même, “it’s a great film”. Un grand film qu’il faut aller voir. Loin des balbutiements du montage de la version courte, ce tout dernier final cut révèle une œuvre dont la virtuosité n’a d’égale que celle de sa musique. Pour comprendre l’importance de cette nouvelle copie, rappelons les faits une nouvelle fois.

Heavens-Gate-Micael-Cimino1978. Cimino est au sommet avec Voyage au bout de l’enfer, salué par la critique et le public. Il obtient de United Artists le contrôle absolu de La porte du Paradis, son prochain film. Le budget est largement dépassé, et la première du film en 1980 est catastrophique. Les critiques le trouvent désastreux; il reste une semaine en salle. Il ressort six mois plus tard dans une version totalement raccourcie et massacrée. D’une copie de 219 minutes, il n’en reste que 149. L’œuvre devient un gouffre financier qui fait sombrer United Artists et les amène à la faillite. La porte du Paradis devient alors le fameux bijou maudit de Michael Cimino, l’exemple le plus représentatif de la défaite d’un auteur face aux studios hollywoodiens, de la victoire d’un système sur un artiste. Grâce à cette restauration, Cimino a pu superviser le montage de cette nouvelle version de 216 minutes, la plus proche de l’originale. Et, lorsqu’on a vu la copie précédente, admirer ce film tel qu’il a été conçu à l’origine est une sacrée expérience. Car, en lieu et place d’une histoire décousue et à la fin bâclée, on assiste à la projection d’un très grand film, d’une fresque grandiose d’une beauté rare. Et, deux, trois jours après, sa musique, ses images et son ambiance vous hantent encore…

Trois périodes découpent le film, venant rappeler la composition de Voyage au bout de l’enfer. Tout commence à la sortie de l’université de Harvard en 1870. James Averill (Kris Kristofferson, tout en sobriété) et son ami William C. Irvine (John Hurt) sont tout juste diplômés. La joie et la fête de ces années d’études laissent tout de suite la place à l’année 1890, dans le Wyoming. Averill y est sheriff dans le comté de Johnston, Irvine travaille, saoul et désenchanté, pour l’Association des Eleveurs. Alors que la misère s’abat sur le pays, les émigrants viennent dans l’Ouest avec l’espoir du rêve américain. Mais il n’y a pas de travail. Le vol et les actes de vandalisme provoquent la colère des éleveurs, qui décident d’embaucher une armée de tueurs pour assassiner 125 noms dans le comté d’Averill. Entre son amour pour Ella (Isabelle Huppert dans son plus beau rôle), sa haine et son amitié pour le tueur Nate (Christopher Walken, brillant sous la direction de Cimino), Averill se trouve dans la position du riche qui joue à être pauvre. La cruauté de ce pays l’amène en 1910, marin mélancolique et déprimé.

139931Grande œuvre démesurée, La porte du Paradis est avant tout un western qui transcende son propre genre. Dès le départ, l’idéal américain en prend pour son grade. La jeune génération laisse les bons discours sur la force des Etats-Unis aux vieux professeurs pour sortir festoyer. Il n’y a plus d’American dream, et plus personne n’est là pour y croire. Pessimiste, Cimino réalise une fresque dans laquelle il dresse le portrait d’un monde cruel, de gens plus misérables les uns que les autres. Ses personnages, Averill en tête, sont de grands mélancoliques désenchantés par leur pays. Descendant de Ford et de Peckinpah, à qui il rend hommage, le réalisateur interroge le mythe de sa terre et le désacralise en témoignant d’une cruauté incroyable.

Dans son esthétique et dans sa conception filmique, il se place une nouvelle fois dans une logique opposée au western. Il raconte une histoire faite de purs moments de vie, de rencontres, d’instants du quotidien qui basculent progressivement vers le décisif combat contre l’armée de tueurs. Ses scènes sortent donc d’un schéma conventionnel et codifié pour emprunter une tournure inattendue dans laquelle il peint une époque. L’armée et les cow-boys solitaires, héros des westerns d’antan, sont aujourd’hui au service d’un pouvoir violent et prêt à tout pour ses propres intérêts. Ainsi, Cimino ne s’intéresse pas à ces figures classiques. Il préfère, comme dans son film précédent, raconter le basculement progressif de personnages heureux et satisfaits dans leur vie vers une réalité cruelle qui ne les épargnera pas. Comme les hommes qui se rendent à la guerre du Vietnam, le peuple du comté d’Averill vit dans une joie insouciante avant d’être confrontés à la violence de l’Amérique. Il saisit des petits gestes du quotidien, permanents, avec une telle justesse que l’on s’attache à tous ces personnages. Tout peut arriver, la tension sera présente et nous serons captivés. Les hésitations amoureuses d’Ella qui ne sait pas si elle aime Nate ou James sont une intrigue de second plan, au même titre que l’histoire amoureuse de Voyage au bout de l’enfer. C’est l’arrivée d’un malheur qui devient le principal intérêt du film. Or, le fait que la femme ne choisisse pas l’un des deux hommes a été très critiqué à l’époque, car c’était une manière provocatrice de Cimino de ne pas suivre un modèle conventionnel. Il préfère s’intéresser à de belles scènes lyriques.

Heavens-Gate-1980-6Et force est de constater que le réalisateur excelle pour nous faire vivre de vrais moments de cinéma. Dans les fêtes, grands mouvements de caméra à la Ophüls, envolées lyriques, paysages grandioses et bataille épique sont filmés avec la même force, celle d’un cinéaste qui a besoin du territoire américain pour se nourrir de tous ses mystères et de toute son histoire. Je crois que cela explique la raison pour laquelle, contrairement à d’autres réalisateurs américains, Cimino n’a jamais essayé de venir en Europe pour filmer, où il aurait été accueilli à bras ouverts. Il ne peut pas se séparer de son pays pour créer ; il se doit de faire le récit de l’Amérique, pour en saisir toute la complexité. Les montagnes de La porte du Paradis sont filmées comme un personnage à part entière, un espace présent du début à la fin qui assiste à tous les évènements et les intègre. C’est la matérialisation de toute l’histoire américaine. La fumée des trains et la poussière de la terre rendent ces paysages grandioses opaques, tel un paradis inaccessible que les personnages cherchent à atteindre.

Ainsi, avec La porte du Paradis, Cimino réalise l’une des œuvres les plus pessimistes du cinéma américain. La société était-elle prête pour une telle cruauté ? Comment expliquer, sinon, les critiques injustifiées qui l’ont détruite ? D’un fait divers, le réalisateur fait la peinture d’une époque, avec des tableaux soigneusement composés. A l’occasion de sa ressortie en salles, le film revient, sublime comme jamais. Il ne faut donc pas être effrayé par la durée de l’œuvre d’un démiurge ; il faut se rendre au cinéma, se laisser bercer, dès le générique, par le lyrisme des premières notes de musique et contempler ce magnifique film.

Finalement, Heaven’s Gate est à l’image de son auteur, c’est un western qui fait état d’une déception sur le monde. La preuve que Cimino est bel et bien le dernier cow-boy désenchanté de son époque. Un John Wayne de L’homme qui tua Liberty Valance. Un homme solitaire qui semble le seul à comprendre que l’Amérique ne sera plus jamais comme avant. Un Guépard, je vous dis…

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