A l’occasion de sa venue à Paris la semaine dernière, pour la présentation de la version restaurée de La Porte du Paradis, Sortie d’Usine consacre un dossier à l’immense cinéaste qu’est Michael Cimino. Souvent – à tort – oublié, ce génie malmené a fait forte impression sur nos rédacteurs. La porte du paradis, Voyage au bout de l’enfer et L’année du dragon sont autant de films projetés que d’articles à retrouver ; mais si on parlait d’abord de l’homme derrière la caméra ?

heavensgateIl est là, débout mais fragile, dans sa tenue de cow-boy, chapeau à la main. Des lunettes noires sur son visage transformé par la chirurgie esthétique. La salle l’applaudit longuement et il salue le public, souriant. Après toutes ces épreuves, Michael Cimino est toujours là, comme au bon vieux temps, lorsqu’il était l’un e des pièces majeurs du Nouvel Hollywood.

S’il vient illuminer notre mois de février, c’est pour une raison bien simple. La copie restaurée de son film La porte du paradis, longtemps trouvable dans sa version courte seulement, sort sur nos écrans en final cut. Un évènement considérable, qui ramène sur le devant de la scène un réalisateur que les studios hollywoodiens tentent de faire oublier du grand public. Depuis qu’il a entraîné la faillite de United Artists en 1981 avec ce même film, Cimino est devenu le symbole de l’échec commercial, de l’artiste maudit, et beaucoup de projets ont été avortés depuis son dernier film en 1996, The Sunchaser. C’est bien simple : Cimino ne peut plus tourner et n’a plus de financements. Alors le cow-boy écrit, réfléchit à une adaptation de La condition humaine d’André Malraux et parcourt les grands espaces américains.

thedeerhunter2Dans sa courte et inégale filmographie, très contrôlée après l’échec de La porte du paradis, il a su développer ses thèmes et son esthétique avec beaucoup de cohérence. Le pouvoir du territoire américain l’a toujours fasciné et inspiré pour ses films, et la quête des grands espaces pour comprendre toute l’ampleur de l’histoire qu’ils contiennent est l’un de ses sujets. Plus généralement, il a toujours cherché à interroger le mythe américain, avec une vision de son pays qui lui est propre. Cimino est un grand mélancolique, un anachronique, un homme pour qui l’Amérique et ses valeurs ne sont plus ce qu’elles devraient être. Pour reprendre une expression pertinente de Jean-Baptiste Thoret, “c’est un Guépard”*.

Ses personnages sont des hommes désenchantés, comme lui, en quête d’un idéal qui n’est plus. Michael de Voyage au bout de l’enfer revient de la guerre du Vietnam et comprend que sa terre ne sera plus comme avant ; James de La porte du Paradis est rêveur d’un passé loin de cette réalité cruelle ; Stanley de L’année du dragon veut tout faire pour rapprocher son pays de l’idée qu’il a de l’Amérique; même le prince Borsa du Sicilien est un grand mélancolique, et le jeune malade de The Sunchaser quelqu’un qui croit à autre chose qu’un pays superficiel.

mickey-rourke-dans-lannc3a9e-du-dragonLa matérialisation de tous ces idéaux s’effectue dans les peintures qu’il dresse de l’histoire du peuple américain, faite de construction, de destruction et de reconstruction. Elle s’écrit entourée de ces immenses espaces que Cimino sublime dans sa manière de les filmer comme un personnage à part entière, avec tout le mystère qu’il l’entoure. Car jamais le territoire américain, ses montagnes, ses prairies, ses lacs n’auront été considérés avec autant de mysticisme, de respect et d’admiration.

Aujourd’hui, que ce soit en bien ou en mal, Michael Cimino est lui aussi devenu un mythe. Il est le symbole de l’artiste maudit, mais aussi celui du génie que le système n’a pas supporté. Xénophobe pour certains, mégalomane sans talent pour d’autres, il restera le grand descendant fordien qu’il ne faut pas oublier. Et profitons de son retour sur le devant de la scène pour (re)découvrir ses films si singuliers qui atteignent la virtuosité des plus grands réalisateurs américains. Et si un film montre mieux que n’importe quel autre cette idée de l’Amérique, il s’agit de Heaven’s Gate.

* Jean-Baptiste Thoret, “Sur la route avec Michael Cimino”, Cahiers du Cinéma n°671, octobre 2011. [Ceci fait référence au film Le Guépard, de Lucino Visconti, adapté du roman homonyme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, qui raconte la fin de l’aristocratie italienne, et la chute du prince Salina, grand mélancolique qui regrette la fin de l’ordre pour laisser place à l’anarchie. C’est l’éternel personnage anachronique, qui comprend qu’il n’a plus sa place où il se trouve.]

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A propos de l'auteur

Vincent Feldman