Mitigé. Voilà qui résume bien le sentiment de la rédaction de Sortie d’Usine au lendemain de la 38ème cérémonie des César. Entre les satisfaits, les déconcertés, et les scandalisés, il a été difficile d’écrire un article sur un ressenti global. Aussi, nous avons demandé à deux chroniqueurs aux points de vue divergents de livrer leurs impressions sur l’événement.

Master of Ceremony Antoine de Caunes gives a speech during the 37th Cesar Awards ceremony in Paris

Les César ont la réputation d’être une cérémonie somme toute d’un ennui certain, avec des sketchs à l’humour potache. Mais pour une fois, la soirée a eu une autre saveur. Inspiration des sketches à l’américaine ? Soit. Exercice périlleux, qui se solde souvent par un échec. Mais ici, cela semble plutôt réussi… J’étais, comme nombre d’entre vous, perplexe de voir Jamel Debbouze à la présidence. Pourtant, il s’est montré drôle, d’un humour presque fin, pas trop insistant (exception faite durant le discours de la productrice d’Amour lors de la remise du prix du meilleur film), et même respectueux au moment où il le fallait, fait remarquable. Le jeu Jamel-Antoine de Caunes a plutôt bien fonctionné, permettant de donner un ton humoristique et salvateur à cette cérémonie habituellement longue et lassante. Sur les sketches à proprement parler, je reste néanmoins sceptique. Certains étaient franchement réussis et très drôles, d’autres nettement moins. La prestation du groupe « Les Kaïra » a été une assez bonne surprise, et aurait pu être encore meilleure sans un Antoine de Caunes frisant le ridicule. Pourtant, les éléments plaisants restent dominants. On retiendra les discours de Kevin Costner (d’une émotion réelle et forte, au point que l’on oubliera bien vite la pseudo-polémique autour de ce soi-disant petit coup de fatigue), d’Emmanuelle Riva, ou du coup de téléphone à un Jean-Louis Trintignant timide mais touchant. Sur le palmarès, rien d’étonnant. Enfin, si : les deux César pour Le Prénom,  film certes respectable, mais dont les récompenses laissent de marbre. En revanche, l’écrasante victoire d’Amour n’est pas ce qu’on peut appeler un coup de théâtre. Au contraire, énorme déception pour Leos Carax et son Holy Motors qui repart bredouille. Finalement, j’ai trouvé assez satisfaisant que, pour une fois, Audiard ne rafle pas tous les trophées (même si celui pour Matthias Schoenaerts étant amplement mérité). Le palmarès apparaît ainsi à l’image du cinéma actuel : inégal, parfois décevant, mais attachant.

Arthur Cios

Capture d’écran 2013-02-23 à 17.34.00

Les très réussies éditions 2010 et 2011 étaient parvenues, d’une part, à casser la routine coincée et fastidieuse instaurée par ce rituel bientôt quadragénaire, et, d’autre part, à concurrencer la plus impressionnante mais toujours très protocolaire cérémonie des Oscars. Comment ? En se démarquant par un humour décomplexé et une ambiance bien plus familiale que celle des Academy Awards Outre-Atlantique. C’est cependant sous le signe de la rechute que s’est déroulé le sacre d’Amour.

Si sur le papier le show s’annonçait prometteur, la réalité du direct est toute autre et l’on se rend compte assez vite que la formule à succès appliquée ces deux dernières années est bêtement réutilisée sans aucune originalité.

Antoine De Caunes, armé de son naturel humour grinçant, reste toujours excellent lorsqu’il s’agit de s’attaquer aux fauteurs de trouble du cinéma national. Mais après deux heures de piques lancées à répétition à l’encontre de Depardieu et Maraval (les deux boucs émissaires de la soirée), sa subtilité se mue en un running gag lourdingue assez exaspérant. Exaspération qui devient même embarrassante lorsqu’il adresse sa traditionnelle tirade anglaise à l’invité d’honneur de la soirée, Kevin Costner. Si ce petit choc des cultures était hilarant il y a deux ans lorsque Quentin Tarantino se tenait à la place de l’acteur américain, il est cette année tout simplement gênant, autant pour nous spectateurs que pour ce pauvre Kevin Costner qui ne semble pas très amusé, ni par les pauvres calembours de son hôte ni par le cheval qui lui est offert comme pale imitation du phoque délivré au réalisateur de Django Unchained.


Finalement, la récurrence des numéros comiques basés sur la reprise texto du discours d’un autre présentateur de la soirée (Omar Sy copiant le texte d’Isabelle Carré) ou de celui datant de l’année précédente, est assez représentative de l’absence d’inspiration des auteurs de cette 38ème cérémonie.

La seule réelle nouveauté de la soirée vient de Jamel Debbouze, choisi par le directeur de l’Académie pour (re)vitaliser le morne rôle du président de la cérémonie, qui se borne usuellement à ouvrir la soirée avec un discours sur l’état du cinéma domestique et la fermer. Mais pour la première fois, le président s’implique fréquemment dans la structure comique en endossant l’amusant rôle d’un dictateur (« Je déclare ouverte la dernière cérémonie des César libres ») censurant les présentateurs trop zélés ou coupant tout simplement les discours de remerciements.

Ce petit jeu aurait pu être la trouvaille de la soirée, mais il devient malheureusement assez dérangeant à partir du moment où l’on se rend compte que cette caricature de dictature musèle réellement la parole politique de certains lauréats. Car derrière le strass et les paillettes de la cérémonie se cache également le mécontentement des syndicats et de la profession (qui protestaient pancartes à la main devant le théâtre du Chatelêt) quant à la renégociation des conventions collectives du milieu. Or, à chaque fois qu’un lauréat tente de profiter de son temps de parole pour exprimer ses plaintes et revendications, un gag de De Caunes détourne automatiquement l’attention du public loin des préoccupations syndicales. Lorsque Margaret Menegoz, la productrice d’Amour s’étend sur le grave problème de la délocalisation des productions françaises, Jamel, fidèle à sa gestuelle enfantine, s’assoit sur scène et la presse de terminer. Ce mépris du discours magistral est amusant lorsqu’il vise les remerciements à rallonge et les discours tire-larmes, il devient navrant lorsqu’il obstrue l’expression sérieuse de sujets primordiaux au bon fonctionnement du cinéma français. La façon dont le duo De Caunes / Debbouze se refuse à traiter de ces sujets autrement que par l’humour superficiel est assez honteuse, car si cette 38e édition des Césars a échoué dans son ambition comique, elle aurait surement gagné à être plus politique.

Cyril Levy

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Palmarès complet :

Meilleur Film: 
Amour
Meilleur réalisateur:

 Michael Haneke, pour Amour
Meilleur Acteur:
 Jean-Louis Trintignant, pour Amour
Meilleure Actrice:
 Emmanuelle Riva, pour Amour
Meilleur Acteur dans une Second Rôle:
 Guillaume de Tonquédec, pour Le Prénom
Meilleure Actrice dans un Second Rôle: Valerie Benguigui, pour Le Prénom
Meilleur Scénario Original:Amour
Meilleure adaptation:
 De rouille et d’os
Meilleur Film d’Animation:
 Ernest et Célestine
Meilleur Film Etranger:
 Argo
Meilleur Premier Film:Louise Wimmer
Meilleur Film Documentaire:Les Invisibles

Meilleur Espoir Féminin: 
Izia Higelin, pour Mauvaise fille
Meilleur Espoir Masculin:
 
Matthias Schoenaerts, pour De rouille et d’os
Meilleur son: Cloclo
Meilleure photo:
 Les adieux à la reine
Meilleur montage:
 De rouille et d’os
Meilleurs costumes:
 Les adieux à la reine
Meilleurs décors:
 Les adieux à la reine
Meilleure musique originale:
 De rouille et d’os

Total : Amour : 5 Césars
De rouille et d’os : 4 Césars
Les adieux à la Reine : 3 Césars
Le Prénom : 2 Césars
Cloclo ; Louise Wimmer ; Ernest et Célestine ; Les invisibles ; Mauvaise fille ; Argo : 1 César

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  • Matthias Turcaud

    Berk. Triste palmarès et triste cérémonie, qui passe à côté des meilleurs films de l’année (“Holy Motors”, “Vous n’avez encore rien vu”, “Un monde sans femmes”). Espérons que les Césars 2014 seront mieux !