James Bond fête ses 50 ans. La très fructueuse franchise en est à son 23ème film et le message est clair : l’agent 007 est de retour, et en force. Avis à ceux qui n’ont pas vu le film, cet article est truffé de spoilers.

En 50 ans d’évolution donc, James Bond a beaucoup changé, parfois trop. Dans les années 90, quand Pierce Brosnan reprend le flambeau, la saga marque ainsi un retour vers une certaine classe à l’anglaise, perdue sous la courte période Timothy Dalton, mais elle opère aussi un tournant vers des scénarios trop gadgétisés, au détriment d’une logique et d’une consistance de l’histoire. Absurdité que Brosnan dénoncera lui-même en jouant dans Matador, anti-James Bond caricaturant les pires moments de la saga.

Celle-ci s’était essoufflée et peinait à trouver son public. Pourtant l’arrivée de Pierce Brosnan avait aussi coïncidé avec l’apparition de Dame Judi Dench dans le rôle de M. Sa présence avait permis d’atténuer l’image trop machiste et sexiste qui émanait des 007 à l’époque. En 2006, lors du reboot de la franchise avec Daniel Craig dans Casino Royale, Dench reste la seule actrice de l’ancien casting encore présente à l’écran. Six ans plus tard, avec Skyfall, la série tente une nouvelle fois de se ré-inventer.

Judi Dench dans "Skyfall"

La place des femmes dans l’univers 007
Casino Royale avait marqué les esprits. Avec son écriture dense, une Bond Girl impressionnante interprétée par Eva Green - l’inoubliable Vesper Lynd -, et des personnages complexes, il s’ancrait dans un monde très semblable au nôtre, loin de l’univers à gadgets des précédents films. Surtout, il dépeignait des personnages humains et restait un excellent film d’action sans sacrifier pour autant une trame narrative intéressante. C’est probablement aussi le film de l’agent britannique où les femmes sont le mieux représentées, jouant des rôles-clefs dans la progression de l’histoire et ne servant pas uniquement de faire-valoir à l’acteur principal.

Skyfall marque la fin de cette période par un retour vers la Bond Girl accessoire. Le personnage de Naomie Harris, agent accompagnant Bond sur le terrain, en sera retiré dès la dixième minute pour un poste de bureau. Quant à Bérénice Marlohe, qui joue Séverine, elle apparaît dans une superbe robe noire moulante et transparente, pour être exécutée vingt minutes plus tard par le personnage de Javier Bardem, Sila - un ex-agent du mi6 - le grand méchant du film. Le rôle de femme forte est ici tenu par une Judi Dench superbe, qui incarne une M de plus en plus menacée, que ce soit par des fantômes venus de ses débuts au mi6 ou par la remise en question par le gouvernement de ses capacités et ses méthodes, jugées insuffisantes et dépassées. Le film se recentre sur la relation Bond-M pour, au final, abandonner ses aspects les plus progressistes. Je m’explique.

Bond n’ayant plus de motivations amoureuses, contrairement aux deux précédents films, l’émotion dans Skyfall passe par le personnage de M, auquel le public s’est attaché au cours des six films précédents. Le climax du film, la mort de M dans les bras de Bond, joue sur cette proximité du spectateur avec ce personnage. Et c’est la seule raison pour laquelle le film fonctionne. Toute l’histoire repose sur le personnage persécuté de M et sa protection par Bond face aux sombres secrets qui ressurgissent de son passé. M est mise une dernière fois en valeur dans ce film pour en être mieux expulsée.

Bérénice Marlohe dans "Skyfall"

Méta-théâtralité à l’écran et retour aux sources
Le dernier opus de la saga comporte une grande part d’auto-réflexivité. Que ce soit à travers les remarques de Q, à qui Bond se plaint de ne se voir offrir qu’une arme à feu et une radio, et qui répond “Vous vous attendiez à un stylo-explosif ? Nous ne faisons plus vraiment dans ce genre aujourd’hui” ou par les questions posées à M lors de son audit par la commission gouvernementale, remettant en question ses méthodes jugées archaïques. Les scénaristes et producteurs se posent des questions sur la direction et le futur de 007 et nous le font savoir. Leur solution semble être un retour aux sources. Pour le meilleur et pour le pire.

Une fois M morte, son titre est transmis, à la toute fin du film, à Gareth Mallory, joué par Ralph Fiennes. Eve, le personnage de Naomie Harris, l’agent que nous découvrons en pleine action sur le terrain au début du film, atterrit finalement derrière un bureau : il s’avère qu’elle n’est autre que Miss Eve Moneypenny, la secrétaire de M. Si le personnage de Judi Dench avait des assistants mâles, le M de Ralph Fiennes se voit attribuer une secrétaire. Comme dans les premiers films, qui illustraient bien leur époque, où les hommes occupaient les postes les plus importants, Skyfall voit le retour d’une domination masculine. Si le cinéma est toujours une représentation de la société qui le crée, quel message en tirer concernant la parité ?

Ce retour aux sources est accentué par toutes les allusions aux bonnes vieilles méthodes traditionnelles. Le couteau, la carabine, le rasage à la lame : notre héros revient aux classiques, s’éloignant du film d’espion technologique pour se rapprocher du film noir. Exit les personnages de femmes fortes pour la suite, retour au bon vieux temps : des hommes aux positions clefs et des femmes faire-valoir.

Javier Bardem dans "Skyfall"

007 : comme toujours à l’image de la politique extérieure de la Grande Bretagne
On l’oublie souvent, tellement James peut paraître cool, mais il reste au service de la Couronne : notre ami Bond est donc fonctionnaire. Et ses adversaires reflètent les peurs de ses compatriotes. Finis les méchants Russes ou Cubains. Comme le fait remarquer M : “Nos ennemis ne sont plus visibles. Et j’ai peur. Nous ne combattons plus des nations mais des individus”. Le terrorisme et la guerre contre ce dernier font partie des principaux thèmes du film.

Il est intéressant de remarquer que, contrairement à la série des Jason Bourne, où l’ennemi se situe au sein de l’État - la corruption et l’excès de pouvoir - et où le personnage principal est présenté comme plus humain - un homme contre un système injuste et puissant - les James Bond, eux, présentent une menace extérieure au pays - le méchant est toujours l’Autre, l’Étranger - et mettent en scène un personnage principal beaucoup plus froid et distant. Sur un échiquier politique, on ne peut s’empêcher de penser que la série des Bond se situerait bien à droite de la trilogie Bourne. La rhétorique de la peur y est pleinement exploitée - “attaque sur notre sol”, “intérêts britanniques”, “sécurité nationale” - et le côté réactionnaire, déjà présent dans la thématique féminine comme on vient de le constater, est renforcé par une vision nationaliste. Nous contre eux. Lourd.

Daniel Craig dans "Skyfall"

Forme parfaitement exécutée
Si l’on peut reprocher plusieurs points noirs au contenu, la forme, elle, est parfaitement réalisée. La mise en scène de Sam Mendes est efficace et fluide, avec des scènes d’action très réussies : d’Istanbul à Londres, en passant par Shanghai et Macao pour finir en feu d’artifice dans les plaines écossaises. Les dernières scènes, véritable hommage aux chasses à l’homme du cinéma classique, sont sublimées par la photographie exceptionnelle de Roger Deakins, qui tire partie du grand brasier qu’est le manoir Bond pour teinter l’image d’un rouge enflammé.

Le jeu des acteurs est à la hauteur des ambitions de la production : les performances de Judi Dench et Javier Bardem sont impressionnantes. On regrette que certains traits de Sila ne soient pas davantage exploités, malgré le potentiel indéniable de Bardem qui joue à merveille un adversaire impitoyable envers l’agent britannique. Comme Batman et Bane, il était temps pour Bond de trouver un adversaire réellement à sa taille. Daniel Craig, égal à lui-même, garde, comme toujours, son masque inexpressif : cela fonctionne assez bien pour ce rôle mais on attend encore de le voir jouer autre chose que le grand dur. Naomie Harris et Ben Whishaw apportent avec succès une touche d’humour et de légèreté, bienvenue dans un ensemble particulièrement sombre. Enfin Bérénice Marlohe nous offre une Bond Girl classique, fragile et apeurée sous ses airs de femme fatale.

Conclusion : récup’ & paradoxes
La saga Bond nous offre ici un hybride : Skyfall marque un retour aux sources, avec la réintroduction de Q, le retour de la Bond Girl faire-valoir et celui des personnages masculins aux commandes. Mais c’est aussi un hommage à un personnage de femme forte, M,  avec la performance remarquable de Judi Dench ; et enfin un film conscient de son passé et de ses évolutions. Six ans seulement après le lifting que représentait Casino Royale, 007 se réinvente encore une fois. En sortant de la salle, un de mes amis m’a dit : “Une résurrection avec du vieux, c’est quand même très paradoxal”. Tellement paradoxal que l’on se retrouve à l’aimer et le condamner en même temps.

Soyez social, partagez !

Prenez le temps de lire aussi...