Quand j’avais huit ans (à une époque où les films étaient encore en cassette), j’ai vu L’Assassin Habite Au 21, film noir à la française d’Henri-George Clouzot : le premier  d’une longue liste  de « film préféré de tous les temps ». Quand au générique est apparue la ligne « adapté du roman de Stanislas-André Steeman », je n’ai bien sûr eu qu’une envie : m’abreuver à la source. Il se trouve que j’ai été déçue, le roman étant assez fade, sans le mélange de classe et d’humour qui fait le charme du film. Mais le mal était fait : j’avais attrapé le double virus de la littérature et du cinéma, et surtout la passion de les comparer.

Qui dit comparaison dit méthode, développée au fil des films, et que je tenterai d’exposer en quelques règles subtiles (attention jugements inébranlables et hautement subjectifs à suivre).

"Jane Eyre" de Cary Fukunaga1. Tout comme l’écriture du roman précède son adaptation à l’écran, la lecture (temps a) doit précéder le visionnage (temps b).
Pour des raisons évidentes - imaginer à sa guise les personnages, maintenir le suspense sur de longues heures plutôt que deux -, mais aussi pour s’obliger à lire des textes que l’on n’aurait peut être pas lu sans ça. Jane Eyre serait à jamais resté sur mon étagère si Michael Fassbender n’avait pas décidé d’interpréter le ténébreux Mr Rochester dans la version filmique sortie cette année. Ce qui m’aurait fait passer à côté de l’un de mes romans préférés (mais qui m’aurait aussi évité un film extrêmement académique, à mille lieux de la fougue du roman et de son héroïne).

"The Black Dahlia" de Brian De Palma2. La distance séparant les temps a et b doit être tangente à zéro.
À moins de disposer d’une mémoire prodigieuse, il est judicieux de passer au film le plus vite possible après le roman. Malheureusement, l’esprit littéraire enthousiasmé ou bien déçu par le roman rechigne parfois à laisser place à l’analyse filmique. C’est ainsi que je n’ai jamais vu l’adaptation cinématographique de Gatsby Le Magnifique (de Francis Ford Coppola – et ce ne sont pas les horribles trailers de la version Baz Lurhman qui vont me faire changer d’avis), Le Tambour, La Ballade de l’Impossible, Le Dahlia Noir. Ne commettez pas la même erreur.

"Trainspotting" de Danny Boyle

3. Les adaptations littérales ne sont pas les plus fidèles : le filmobouquinophile ne doit pas être un cerbère de l’exactitude.
Cette tolérance ne doit pas s’appliquer aux nombreux cas où la fin est changée (Les Raisins De La Colère, I am Legend, Plein soleil, entre autres), mais en règle générale, il est bon d’admettre quelques divergences par rapport à l’original, ne serait-ce que pour condenser. Comme le terme « adaptation » l’indique, on passe d’un médium à l’autre, et certaines transformations sont inévitables – et nécessaires. Trainspotting (le roman) est une succession de monologues dans un style qui malmène la langue pour transmettre l’argot (et le désespoir) de ses héros. Trainspotting (le film) est un récit choral où l’énergie du montage et de la caméra prend le dessus – au risque de livrer un version plus « fun ». Une de mes adaptations préférées est Thirst de Park Chan-wook, qui transpose Thérèse Raquin au xxième siècle, en Corée, avec un prêtre et des vampires. Tant que ça marche, pourquoi pas ?

"Fight Club" de David Fincher4. Aucun médium n’est supérieur en soi (corollaire : rien n’est inadaptable).
Il est tentant d’effectuer une dichotomie littérature = intériorité et réflexion / cinéma = surface et action. Mais l’art, c’est comme les glaces au chocolat et à la vanille : ce n’est pas la couleur qui compte, mais la saveur – et aucune boule de glace au chocolat n’est identique à une autre. La comparaison doit donc privilégier les mérites de chaque œuvre en elle-même, que l’on aboutisse à une égalité-dans-la-différence (Fight Club, Breakfast on Pluto, Au cœur des ténèbres, Apocalypse Now), un KO par la littérature (LA Confidential) ou un dépassement par le cinéma (Shining, Blade Runner).

"Les Misérables" de Tom Hooper5. Il n’y a pas de règle n°5.
Allez plutôt lire Les Misérables pour vous plaindre plus efficacement de la version hollywoodienne qui nous attend.

Soyez social, partagez !

Prenez le temps de lire aussi...