Qui est Leos Carax ? Un réalisateur à contre-courant ? Une référence pour cinéphile en mal d’élitisme ? Un génie taiseux ? Donner une réponse n’est pas chose facile, d’autant plus que le personnage cultive un certain mystère en dédaignant systématiquement l’exercice de l’interview qu’une poignée de journaux seulement ont réussi à lui imposer. Alors que sait-on du bizarre animal ? Apparu à la lumière de Cannes avec son fulgurant Holy Motors, il fascine autant qu’il suscite l’incompréhension. Salué par la critique à l’occasion de sa sortie, son dernier long-métrage témoigne pour beaucoup d’une maitrise parfaite de son art. Leos Carax déploie une telle liberté créatrice, une fougue expressive si renversante, une mise en scène si inventive, sans commune mesure avec la production actuelle, qu’on en vient à se demander si c’est bien le Leos qu’on connait qui était derrière la caméra. Avec une impression étrange de déjà-vu, on ne se lasse pas d’admirer l’œuvre d’un homme qui fait peau neuve, un homme tranquille, un peu timide.

Mais qui attendait le cinéaste ? Son parcours était jusque-là celui d’un artiste prometteur, sur le chemin de la maturité. On l’avait perdu de vue après Pierre ou les ambiguïtés, il était réapparu avec son court-métrage Merde dans le film collectif Tokyo ! En effet, l’échec commercial des Amants du Pont-Neuf, et les péripéties rocambolesques du tournage résonnent encore aux oreilles des producteurs comme un cas d’école d’investissements infructueux. Doux euphémisme quand on sait la méfiance que les banquiers ont maintenant à l’égard du réalisateur. L’épisode des Amants du Pont-Neuf a longtemps fait la une de l’actualité cinématographique française et la difficulté de financement des films d’auteur ambitieux a suscité la polémique. Au vu de la faible visibilité dont jouit cette « catégorie » du cinéma, l’expression « film d’auteur ambitieux » rime avec « oxymore ». Si le film n’a pas trouvé le public souhaité, il n’en demeure pas moins que Carax a offert un joyau de fraicheur et de vivacité à un cinéma qui en avait bien besoin. La Nouvelle Vague est passée, avec son lot de légendes et de génies, mais que reste-t-il pour l’arrière-garde ? La suite déçut, certainement parce qu’on attendait du cinéaste plus que des bons films. Certains l’imaginaient rénovateur du cinéma français, bâtisseur d’un horizon esthétique. Il faut dire que son premier film, Boy Meets Girl, empreint d’audace, avait suscité l’espoir et rassuré les chasseurs de talent. Filmé dans un noir et blanc faussement mélancolique, le film nous fait suivre Alex, triste garçon friand de promenades nocturnes, et Mireille, douée pour les claquettes. Les deux tombent amoureux et vivent cette histoire les yeux écarquillés : l’étonnement face à l’amour, le risque d’aimer.

Alex, c’est aussi le vrai prénom du réalisateur. Il y a certainement du cinéaste dans ce jeune homme rêveur, ce goût pour les itinéraires hasardeux. Carax donne l’impression de s’être promené jusqu’à Holy Motors, d’avoir approfondi le rapport qu’il entretient avec son art. Chaque film paraît plus lucide sur le geste qui les sous-tend. S’intéresser à son œuvre, c’est suivre le chemin d’un esthète qui remet en question en permanence les acquis de ses films. Il n’y a pas de style Carax, non ! Il y a avant tout une démarche, une sensibilité jaillissante, confiante, tenace.

La réflexivité de son oeuvre se traduit dans l’emploi récurrent de certains motifs. La Samaritaine  apparaît en arrière-plan dans Les Amants du Pont-Neuf, illustre bâtiment dont on ne sait plus quoi faire, énorme derrière le pont où Denis Lavant et Juliette Binoche déroulent l’intrigue. Holy Motors donne à l’ancien magasin des allures de bâtiment fantôme. On pénètre le sacro-saint de l’inspiration : « ruines en cours d’aménagement ». Mannequins dénudés, bâches et morceaux de dorures crèvent l’écran. Le Pont-Neuf est le lieu de la déchéance que l’amour de Juliette Binoche remet en question. Alex, le clochard amoureux de la belle pourrait être « quelqu’un d’autre » ailleurs. C’est cette possibilité que Leos Carax exploite en faisant de ces endroits, des lieux de nulle part : leur indétermination conteste la certitude du quotidien. Et ailleurs, autrement ? Ici, mais comment ?

La limousine de Holy Motors condense ce questionnement en le confinant à un espace restreint : une luxueuse voiture aménagée en loge d’artiste. En face d’un miroir, maquillage en main, M. Oscar réfléchit à son prochain personnage : l’entre-deux-rôles est troublant. Qui a-t-on en face de nous ? Un acteur solitaire qui doute pendant ces minces interstices entre les scènes. La caméra est si près du regard noir et sauvagement interrogatif de Denis Lavant que le doute déborde, se répand lentement dans sa vie. Peu à peu, comme si ses rôles ne lui procuraient plus le même plaisir qu’avant, il s’enfonce dans un ennui mortel. C’est une catastrophe qu’on a plaisir à observer car elle nous guide au bord d’un gouffre ; on s’habitue au vertige, on y prend goût. Les rôles intermittents qu’on lui propose sont autant de désillusions qui lui font perdre la raison.

Après avoir vu Holy Motors, on comprend mieux la relation qui unit le réalisateur et son acteur fétiche, sorte de double du cinéaste face caméra. Denis Lavant joue la multiplicité, l’ambiguïté, le doute et la solitude avec une facilité déconcertante. Quel autre acteur aujourd’hui jouerait ce Monsieur Merde ? La manière qu’il a de camper la créature, immonde ermite habitant les égouts, dans les rues de Tokyo, est un exemple frappant de son talent. La présence qu’il impose est époustouflante, sorte de clown triste brisé par une maladie inconnue. Ce clown qui a arrêté de rire s’illustre avec brio lorsqu’il s’agit de mettre en scène son corps : dans cette scène de Mauvais sang où on le voit courir dans la rue avec la musique de David Bowie, faisant succéder les acrobaties, ou encore dans Holy Motors, lorsque revêtu d’une combinaison étrange, il simule l’acte sexuel avec une femme.

Il apparaît comme le support de l’inspiration débordante du génie caraxien, sa projection physique. L’intimité artistique qui les lie pousse Denis Lavant dans des retranchements qui lui permettent d’interpréter M. Oscar avec une confiance aveugle, même si cela implique de camper un  personnage guetté par la folie qui joue pour sa survie. C’est en cela que le dernier long métrage de Leos Carax a atteint un sommet : il a persisté dans son propos, le possible et l’ambivalence des situations et de ses personnages. La ténacité du réalisateur l’a amené à trouver, dans la forme fragmentaire de la journée de M. Oscar, un moyen d’exprimer de la manière la plus juste les thèmes qui font son cinéma.

Leos Carax semble s’être lancé un défi, un défi à son génie. Si plus personne ne l’attendait, 13 ans après son dernier long-métrage, la sortie et le triomphe critique de Holy Motors interrogent sur le devenir du cinéaste. Rupture, sommet ? C’est autrement qu’il faut imaginer la question. Alex poursuit tranquillement son chemin, en esthète maudit, obsédé par ce qu’il a à dire au monde et sa façon de l’exprimer, car il ne faudrait surtout pas faire fausse route en se hâtant de briser le silence qui entoure sa personne.

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A propos de l'auteur

Grégoire Di Fiore