« Ô Seigneur ! Ouvrez-moi les portes de la nuit », Victor Hugo.

Michel (Jean-Claude Brisseau), ancien professeur de mathématiques, cinéphile perdu dans ses pensées, s’attelle à l’écriture d’un essai sur les croyances. Quelques reproductions de peintures religieuses défilent sur l’écran d’ordinateurs, simplement.

La-fille-de-nulle-part_portrait_w858Dès les premiers instants du film, Brisseau structure son propos en deux pôles opposés : disons, les sciences occultes et le raisonnement carthésien. Le générique, discret sur cette toile de fond étoilée qu’on retrouvera plus tard, permet de comprendre où se situe la réelle pensée du cinéaste. Brisseau ne nous laisse croire ni à ces fantômes apparaissant dès l’arrivée de Dora (Virginie Legeay), ni aux propos schématiques de Michel sur la religion. Ce à quoi nous fait croire Brisseau, c’est au cinéma. Ne serait-ce que pour une scène, le cinéphile devrait aller voir ce film de chambre. En une ellipse, le cinéaste nous laisse découvrir une troisième voie (interprétative). Michel se lance dans un souvenir onirique : il raconte à Dora une prière faite à un dieu auquel il ne croit pas ; la scène suivante, nous retrouvons nos deux personnages installés devant un écran projeté sur le mur du salon. La lumière verte et blanche cache et sublime leurs visages. Brisseau n’a plus besoin de mots pour faire comprendre son amour du cinéma. Se dégage une profondeur inattendue de cette ellipse, rendant les propos sur la croyance d’autant plus significatifs à la vue de cette projection aménagée, où les personnages ne font plus que regarder.

Son cinéma, qu’il revête des allures de films d’horreur, de huis-clos, de banlieue ou d’amour, se place toujours dans l’optique de transcender ces univers distincts. Que cela fonctionne ou non n’est plus la principale question, le désir est là, constant.

LA FILLE DE NULLE PART 004Une envie de faire ressentir l’amour de la féminité, des actrices est palpable – des photographies de stars hollywoodiennes à ce transport d’âme, qui se serait fait entre la femme décédée de Michel à la jeune Dora. Nous comprenons finalement que Michel croit à la réincarnation de sa femme. L’adieu ou au-revoir final et apaisé du spectre de Michel vient après le summum de cette montée tragique et montre cette acceptation de cette éternelle recherche des âmes soeurs.

Le tragique arrive évidemment au moment où le livre est bouclé, où l’amour entre ces deux personnages n’est plus à remettre en cause.
Que Dora soit sa fille, son amoureuse, son élève ou une allégorie, quelle importance ? La transmission entre ces deux pôles a priori opposés est bousculée. Les personnages ne peuvent plus être jugés par les spectateurs avec impartialité.

Michel accepte cette fiction dans laquelle il joue : cette vie, un film déconstruit et effrayant.
Il accepte avec flegme l’apparition de cette femme vêtue de noir, la Mort, à la ressemblance frappante avec certaines figures féminines de Klimt. Le film de peur n’est plus qu’un revêtement, devient même agréable, pour soutenir un propos naturel sur les obsessions du cinéaste.

get.doLa femme adolescente, de Vanessa Paradis (Noces Blanches) à Virginie Legeay, transmet autant de savoirs que Bruno Cremer (Noces Blanches) ou Jean-Claude Brisseau.

On retrouve aussi un amour du dialogue à l’écran prenant ses références d’après une multitude de grands cinéastes, comme Bergman ou Hitchcock, ou d’écrivains, comme Victor Hugo ou Dostoïevski : des monologues, des dialogues, qui dévoilent peu à peu les profondeurs de l’âme.

Cette première référence à Victor Hugo montre bien le désintérêt de Brisseau face à une société qui ne serait régie seulement que par la raison et par la science. Il dit, il dédit, dément et approuve ce qu’affirment ou soufflent ses images, avec un manque de moyens voulu, qui ne nuie pas, mais donne au contraire au film une puissance décuplée.
Se réapproprier le fond vert, les trucages par bricolage, tourner son film dans son appartement, Brisseau simplifie les symboles auxquels il fait référence en renouant avec la liberté des films de la Nouvelle Vague.
Des symboles forts qui circulent ouvertement dans l’esprit du spectateur : la Mort, majoritairement, l’Amour… Deux facettes voire encore plus de la féminité, par ces spectres de femmes mélangeant désir et mort, amour et disparition, le cinéma étant un art de l’éternité.

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