Une tête barbue d’un mètre cinquante, de profil, en noir et blanc, scrutant des critiques plus qu’élogieuses issues de journaux américains : voilà l’aperçu qu’on avait du prochain film de Steven Spielberg, Lincoln, lorsqu’on prenait le métro. Film d’un titan sur un titan, interprété par un titan : il y avait de quoi être impressionné. La seule chose qui s’est avérée impressionnante à la sortie de salle, c’est la profonde inutilité de ce film.

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Attention, inutilité ne signifie pas nullité. La différence est subtile mais notable. On ne peut pas dire que le film est raté, ou qu’il est d’une piètre qualité cinématographique. Non, ça lui donnerait déjà une certaine contenance, et il y aurait de quoi disserter. Pire encore, ici, c’est d’une platitude approchant l’absolu, le 0 sur l’échelle des émotions, le calme plat sur l’électroencéphalogramme, le no man’s land artistique. C’est-à-dire qu’on sort de la salle avec cette sensation que ce qu’on vient de faire ne nous a rien appris, rien apporté, n’a servi à rien : on sort exactement comme on est rentré, à la différence près qu’on est agacé d’avoir gâché 2H30 de notre existence.

En fait, si peu de choses sont, « en soi », critiquables, aucune n’est en tout cas louable. La mise en scène est d’un académisme digne d’un élève de première année en fac de cinéma, et malgré quelques vaines tentatives de « trouvaille esthétique » (on pense au fondu final avec la bougie, par exemple), tout cela est d’une grande platitude. Même la scène de bataille ouvrant le film est filmée en plans serrés, ne donnant aucune grandeur au champ de bataille (choix motivé certainement par le manque de figurants), alors que Spielberg nous avait tout de même habitué à mieux. Pas un mouvement intéressant, pas un cadrage original : rien que le premier chapitre du manuel « la mise en scène en 12 leçons » (peut-être que ce livre existe, mais c’est involontaire).

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Le jeu d’acteur n’est pas non plus franchement au rendez-vous. Daniel Day-Lewis, malgré un effort notable sur sa posture et son accent, y interprète le personnage le moins complexe de sa carrière (un comble, ce Golden Globe !), l’actrice interprétant la femme de Lincoln surjoue à souhait (devenant par moment insupportable), le fils de Lincoln (interprété par Jospeh Gordon-Lewitt, qui, pardonnez l’expression, ne sait pas ce qu’il fout là) n’ajoute aucune complexité à l’histoire aux personnages tant ses apparitions sont plates… Seule l’interprétation de Tommy Lee Jones est notable, qui procure les seuls moments de divertissement du film.

Mais la faute revient surtout à l’écriture, pathétiquement poussiéreuse. Prenez un manuel d’histoire de collège, ouvrez-le au chapitre concernant la guerre de Sécession : vous avez le scénario de Lincoln. Les faits historiques sont sagement retranscris, mais ils sont décris avec la fougue d’un paresseux dépressif : M. Spielberg, si vous voulez faire un film franchement politique, il faut y mettre plus d’entrain, enfin ! Le film s’étire en longueur dans la description de procédures juridiques, sans en relever réellement les enjeux. Et calées entre deux scènes politiques, Spielberg enchaîne les scènes familiales, qui n’enrichissent aucunement le personnage de Lincoln. Et c’est sûrement là le grand défaut du film : il n’est pas parvenu à donner une autre dimension à Abraham Lincoln que celle du « grand-président-des-Etats-Unis-d’Amérique-qui-a-aboli-l’esclavage » offerte par les manuels. Pire encore, l’image qui reste est celle d’un papi radotant des anecdotes dont on fait peu cas (du style « père Castor, raconte-nous une histoire »), sur fond de musique au clairon, excessivement utilisée tout au long du film, et rendant pas mal de scènes assez ridicules.

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Bref, le vrai nom de ce film, c’est Lincold : portrait poussiéreux d’un personnage sans relief. C’est un film ni bon, ni mauvais : c’est juste un film inutile.

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