Pour dissiper d’emblée tout malentendu ou fâcheux rapprochement bancal, insistons en quelques mots sur ce qui fait de Blancanieves une œuvre immensément supérieure à la pâle copie de The Artist qu’on pourrait y voir de prime abord. Certes, tous deux sont en noir et blanc, muets, en quête des origines du cinéma populaire… mais là s’arrête le comparatisme ! Tout distingue le film d’Hazanavicius, ode pseudo-comico-historique à l’idée que l’on se fait actuellement du cinéma des années 20, du chef-d’oeuvre de Pablo Berger, dont le projet fut initié il y a bientôt dix ans. On balaye l’idée d’une volonté mercantile de surfer sur une vague hype : né d’un projet mûrement façonné, le film est un creuset d’influences entre imaginaire fantastique, gothique andalou et flamenco/torero.

blancanieves-2012_71740Le synopsis renvoie à l’imaginaire collectif du conte et rappelle le quasi-éponyme « Blanche-Neige », « Cendrillon », voire la « Belle au Bois Dormant ». Antonio, célèbre matador, est encorné lors d’une représentation à Séville. Sa femme meurt en couches et le père rejette une petite Carmen lui rappelant trop sa défunte épouse. Arrive Encarta, l’infirmière vénale qui se mue en marâtre ignoble (prestation absolument époustouflante de la méconnue Maribel Verdù) et ç’en est fini de l’enfance de la pauvre Carmen.

Les codes du mélodrame sont en place et l’absence de dialogues laisse un champ libre aux délires mélomanes : tantôt lancinante, tragique, joyeuse ou onirique, la musique reflète bien plus encore le cœur du propos que les intertitres, dont la rareté n’enlève rien à la clarté des émotions dépeintes. On est face à un opéra venu des pays chauds, dont le maelström émotionnel se vit autant par le jeu d’ombres et lumières, du noir et blanc, que par le sondage des âmes qu’il laisse à voir. Tout dans les choix du réalisateur relève du génie ancien mais anti-nostalgique : on s’affranchit des limites des années 20 tout en respectant les codes, on ressuscite une photo d’un autre âge, centrée sur les regards.

blancanieves-2012_71735Au-delà des choix techniques, le scénario ne souffre d’aucun (ou presque) bémol. Si l’on pouvait craindre l’indigestion d’une histoire tellement adaptée et réadaptée, les multiples arabesques culturelles font de l’œuvre un ovni dont on se délecte. Empruntant à la pâle froideur des contes germaniques, Berger s’approprie les codes fantastiques d’histoires que l’on connaît tous (certes, il n’y a que six nains ; certes, la marâtre infâme, c’est du Cendrillon…) pour y fondre des éléments culturels espagnols parfois insoupçonnés : l’imagerie de la tauromachie, les pas de flamenco mais aussi la figure baroque du nain de Velasquez. On est même surpris et amusé de la portée féministe du choix de montrer une torero féminine, une torera donc…

Enfin, le final onirique balaye les dernières hésitations et donne au film une grâce et une portée qui rapproche le réalisateur d’un autre maître du cinéma espagnol, Pedro Almodovar (et oui, malheureusement, Buñuel est trop vieux).

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