Le voilà. On l’attendait, il est arrivé, il a frappé. Très fort. Enchaînant Grand Prix (La Pianiste), Prix de la Mise en Scène (Caché), et Palme d’Or (Le Ruban Blanc) à Cannes en quelques dix ans, passant du statut d’artiste provocateur à virtuose du cinéma d’auteur, on pensait que Michael Haneke avait atteint l’apogée de sa carrière. À l’annonce de son nouveau film, Amour, et de son casting exceptionnel (Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva), on attendait avec impatience le nouveau film du cinéaste autrichien – Palme d’Or cette année ; on s’attendait à un choc : on n’a pas été déçu.

Amour, c’est l’histoire d’un couple d’octogénaires, très cultivés, vivant paisiblement leur vie de retraités. Quand soudain arrive un élément qu’ils n’attendaient pas : la maladie. Anne a un accident cérébral bénin. Il faut opérer : Anne refuse dans un premier temps, puis cède à la pression de Georges. L’opération se passe mal, et elle sort de l’hôpital avec la moitié du corps paralysé.

Mais Amour, c’est avant tout l’histoire d’un couple, qui affronte une épreuve à un âge où il n’en attendait plus. Et quelle épreuve ! L’épreuve de l’humiliation, l’épreuve de l’incommunicabilité, l’épreuve de l’isolation… Anne est têtue, et fait promettre à son mari de ne plus jamais l’emmener dans un hôpital. Georges ne sait pas quoi faire, quoi dire. Il fait de son mieux, mais en fait-il assez ? Fait-il ce qu’il faut ? Georges s’interroge, en silence, mais ne veut pas être jugé. Il ne répond plus au téléphone, pas même à sa fille, qui ne peut pas (ou ne veut pas) être là. C’est le drame d’une fin de vie qui se déroule sous nos yeux, mais aussi celui de la fin d’un couple, dont l’amour est mis à rude épreuve.

Amour, c’était un sujet complexe. Comment parler de l’indicible ? Plus difficile encore, comment le représenter ? Dès qu’on traite de la grande maladie, on joue à l’équilibriste entre deux écueils dans lesquels la plupart sont tombés : soit on sombre dans le pathos, tirant les larmes à grands coups de violons et de situations hollywoodiennes, soit on verse dans le politique, représentant de manière partisane le calvaire du protagoniste afin de défendre une position idéologique souvent simpliste. Haneke parvient avec brio à maintenir le cap, ne cédant pas à cette double tentation. Le cinéaste arrive à épurer son style et sa narration de telle sorte qu’ils soient dénudés de tout effet dramatique et de tout parti pris : pas de musique additionnelle, pas de plaidoyer pour l’euthanasie, pas de pitié misérabiliste, pas d’humanisme idéaliste, pas de voyeurisme morbide… Quel mot reste-t-il pour qualifier son approche ? On n’en trouve pas (ou on en trouve trop), et c’est en ça que Amour est un film important : parce qu’il renouvelle le langage cinématographique avec une finesse sans précédente.

Amour, ce n’est pas non plus un film totalement aseptisé, ou pire encore, académique ! Certainement pas ! La mise en scène de Haneke est toujours aussi virtuose, maniant plans-séquences d’une grande subtilité et découpage rigoureux pour un résultat… inqualifiable. Tout comme le jeu des acteurs est exceptionnel, splendide, inspirant le plus grand respect du spectateur face à ces deux titans du cinéma français. Emmanuelle Riva est bouleversante en femme dégradée, et Jean-Louis Trintignant, splendide en homme perdu… Leur engagement est admirable : ils nous font, à quatre-vingts ans, une véritable leçon de jeunesse.

Vous l’aurez compris, Amour, c’est un film bouleversant, en ce sens qu’il parvient à trouver un fond et une forme qui touchent quelque chose d’extrêmement personnel en chacun de nous ; à tel point que j’affirme, sans hésiter, qu’il ne laissera personne indifférent. On s’attendait donc à un choc : on a eu beaucoup mieux.

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