Un monstre froid. Voilà une qualification à la (dé)mesure du dernier film de David Cronenberg sorti en salles en mai, lors du Festival de Cannes et en DVD/Blu-Ray la semaine dernière. L’occasion pour nous de revenir sur cet objet étrange qui a laissé peu de ses spectateurs indifférents.

Adaptant formidablement l’atmosphère du livre de Don De Lillo, le film suit Eric Packer, 28 ans, golden boy en mal de sensations, dans son périple odysséen à bord d’une limousine à son image, lisse, glaciale et dramatiquement vide. Les premières répliques marquent le ton et pourraient résumer l’intrigue : Packer veut se faire couper les cheveux. Au cours de la journée, les événements se succèdent autour du protagoniste  désespéré et désespérant : le yuan continue de monter et ruine Packer, le directeur du FMI est assassiné en direct à la télévision, le check-up quotidien révèle un diagnostic aussi terrifiant que bénin, sa prostate est asymétrique. Un spectre hante le monde, celui du capitalisme, et un inconnu erre dangereusement autour de la limousine, l’alter ego d’Eric Packer.

David Cronenberg avait déjà montré l’étendue de sa puissance cinématographique dans les sombres Videodrome, History of Violence et Eastern Promises. Il est l’un des rares cinéastes à savoir créer des espace-temps cinématographiques aussi froids, tragiques et cruels. Cosmopolis s’inscrit clairement dans la filmographie du réalisateur, s’affirme dès les premières secondes comme un film du néant. La force de l’œuvre réside notamment dans cette puissance nihiliste présente à chaque plan : dans la limousine, dans les dialogues, dans le regard de Robert Pattinson. La scène respecte la règle des trois unités et les personnages défilent dans cette voiture dont l’extravagance rappelle la carapace ornée de diamants de la tortue de des Esseintes, l’anti-héros d’A Rebours de Huysmans, grand roman du scepticisme. Si les dialogues, peu naturels, peuvent paraître surfaits, ils participent à ce vide vertigineux, simples balles indéfiniment et monotonement renvoyées dans le camp de l’adversaire. A la moitié du film, Packer vend la mèche : « I’m just making the conversation ». On meuble les discussions, pour ne pas trahir le paraître, mais aussi pour nier cette certitude qu’est la solitude. Les dialogues ne sont pas creux, loin de là, mais ils sont plats et restent plats dans leur tonalité quelles que soient les vérités qu’ils assènent.

Quant à Robert Pattinson, il incarne avec une justesse remarquable ce personnage lisse et narcissique, ce centre du monde qui ne regarde son garde du corps qu’à l’occasion d’une balle dans la tête, ce Patrick Bateman un peu moins fou, et (osons la comparaison) cet autre Travis Bickle. Les mauvaises langues diront que Pattinson a le charisme d’une endive, on préfèrera dire qu’il contribue grandement à l’atmosphère du film, si singulière, si pessimiste.

La force de la mise en scène réside dans cette capacité de Cronenberg à conserver une distance glaciale, un gouffre béant entre son personnage et le spectateur, quand bien même ce dernier ne serait qu’à un mètre du golden boy. La mise en abyme du néant, permise grâce à la mise en scène, renforce ce nihilisme exacerbé, cette affirmation du rien.
Reste cette prostate – asymétrique – reflet d’une journée particulière, au cours de laquelle un détail échappe à Packer (notamment dans ses estimations du cours du yuan): l’imprévisibilité. Cette même imprévisibilité qui a précipité la mort du directeur du FMI, la mort du rappeur soufi Brutha Fez et celle de Torval. Car le tragique de la vie d’Eric réside dans sa prévisibilité totale. C’est la quête de son contraire qui mènera le jeune homme vers le dénouement final, vers l’ultime plan du film sur lequel le regard d’Eric Packer prend enfin vie.

Une question reste en suspens à la fin de ce très bon cru de Cronenberg. Elle est posée par Eric Packer lui-même : « où s’en vont toutes ces limousines la nuit ? ». Réponse le 6 novembre à l’occasion de la sortie DVD du magnifique film de Leos Carax, Holy Motors.

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